dimanche 27 juin 2010

Kula Shaker - Entre Gandalf et Obi-Wan

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En ces temps où l’expression est totalement galvaudée, reconnaître un groupe culte demande une certaine attention. Déjà, si tout le monde vous dit que c’en est un, vous pouvez être sûrs que ce n’est pas le cas. Le groupe culte, par définition, est comme un bon coin à champignons : on se le refile sous le manteau, entre gens de bonne compagnie, le plus souvent après une longue et difficile initiation. Le groupe culte ne vend pas beaucoup de disques, il est nécessairement indépendant, généralement méconnu ou sous-estimé. Ses fans sont peu nombreux mais très bruyants et d’une fidélité confinant à la loyauté. Ses albums rares, mais vitaux.

Kula Shaker, qui publie la semaine prochaine l’extraordinaire Pilgrim’s Progress, entre évidemment parfaitement dans ce cadre. Incompréhensible pour les uns, incontournable pour les autres. Longtemps à contre-courant et désormais totalement hors du temps. Et, cela ne gâte rien, probablement le meilleur groupe psychédélique de son époque, y compris aujourd’hui que le genre est revenu en grâce (ce qui était loin d’être le cas quand le groupe foulait ses premières scènes au milieu des années 90). Kula Shaker, ses rares amateurs français le savent, a ce qui manque à la plupart de ces (bons) orchestres d’obédience psyché, de The Coral aux Warlocks en passant par B.R.M.C. : le culot, la démesure. On entre dans ses albums comme dans des temples baroques. On sait que ce sera parfois emphatique, que le groupe à l’instar de ses modèles ne se refusera aucun excès. C’est acquis depuis l’improbable (jusque dans son titre) Peasants, Pigs & Astronauts (1999), monument pop cinglé, superproduction intergalactique made in Bob Ezrin, rencontre improbable de Love et du space-opéra. Ce qui peut sembler excessif ou pompier chez tant d’autres est chez eux sublime et poignant, probablement parce qu’au-delà des arrangements, des harmonies, de l’esthétique… ses morceaux sont avant toutes de grandes chansons, légères, presque évanescentes par instants. Écouter pour s’en convaincre "Ophelia", pépite folk-pop placée en seconde plage du dernier album.

Ce qui rend Kula Shaker si particulier, si attachant au-delà de sa musique, encore plus culte d’une certaine manière… c’est qu’il a tout à fait à l’envers. Avant d’être culte, méconnu et mésestimé, il a été l’un des groupes les plus populaires de l’Angleterre de la fin des nineties. Son premier opus affiche même ce record, un brin ridicule, d’avoir été l’album anglais le plus vendu en une semaine. Il arrive encore qu’on lise cette simple information dans des biographies, comme s’il fallait s’en vanter et comme si ç’avait encore le moindre sens aujourd’hui. C’en est presque risible tant il est évident dès les premières minutes de la discussion que le groupe a été considérablement traumatisé par la folie qui l’entourait à l’époque. Crispian Mills est retenu au téléphone, on n’a même pas encore branché l’enregistreur… que déjà, le bassiste Alonza Bevan nous parle de ça (dans un très bon français, quoiqu’il en dise). Inutile d’être grand clerc pour deviner que ce succès fou et inattendu, assorti on s’en souvient d’un lynchage médiatique inimaginable chez nous, n’est pas étranger à la dissolution du groupe après deux disques. Si vous n’avez jamais été en Angleterre, vous n’avez probablement pas la moindre idée de ce qu’est la presse là-bas (pour le pire et parfois le meilleur, soyons de bonne foi). Quand on pense que chez nous on fait tout un fromage parce qu’un quotidien sportif a écrit des gros mots en une…

Cette époque chaotique, les deux compères en parlent finalement peu, mais elle plane sur l’ensemble de la conversation. Sans doute, elle définit en creux la manière dont ils se positionnent aujourd’hui par rapport à – en vrac et dans le désordre – l’industrie du disque, la presse, la célébrité. Position qui tient en cinq mots répétés par Mills à plusieurs reprises : « Be judged on the music ». L’idée a beau être simple, elle n’en est pas moins forte. Et pas forcément si accessible que cela lorsque le succès vous dépasse. Alonza : « Nous représentions de l’argent pour beaucoup de monde, à cette époque. » Crispian : « Dans ce genre de situation c’est vraiment très, très difficile de faire passer la musique en premier. Certains parviennent à s’en accommoder mais nous, ça nous tuait – physiquement et spirituellement. Nous étions jeunes, fragiles émotionnellement, mentalement… trop fragiles pour tout ça. » Il est vrai que l’on peine un peu à imaginer des gens aussi évidemment doux et gentils pris dans une telle tornade médiatique.


Et donc : le split. Fin 99, le groupe se sépare après une tournée chaotique et un album incompris, sans doute trop en avance sur les modes. C’est qu’alors il n’est guère question d’un retour du rock psychédélique. Avec son inspiration indienne, sa vénération pour le Dead et ses jam cosmiques, Kula Shaker fait figure d’anomalie dans le paysage musical. Ce fut sans doute sa force et sa plus grande faiblesse. Un groupe à ce point à contre-courant n’était probablement pas programmé pour devenir aussi célèbre, plutôt pour un succès d’estime, alternatif, avec quelques fans fervents plutôt que des groupies en délire (votre serviteur de se souvenir avoir même lu, en 1996, une interview de Crispian dans le Star Club de sa petite sœur !). Comme de juste, ses membres retourneront à une forme d’anonymat qui, de leur propre aveu, leur convenait beaucoup mieux. Crispian montera les mésestimés Jeevas, pour deux albums pop et carrés qu’on écoute aujourd’hui comme les chaînons manquant entre Peasants… et Strangefolk. Alonza rejoindra les Healers et après tant de tumulte, on imagine le plaisir de n’être « que » le bassiste de Johnny Marr. Kula Shaker va devenir un souvenir pour la plupart des gens, K ne tiendra plus que par son inutile record, et une nouvelle génération (re)découvrira Peasants, Pigs & Astronauts, à la fois fascinée et frustrée de ne jamais lui trouver de suite. C’est du moins ce que l’on croyait jusqu’au jour où, alors que personne ne s’y attendait, Kula Shaker est revenu. En catimini, ou quasiment. Une reformation ? Un come-back ? Sourire : « Nous, on n’a pas parlé de « réunion », car on n’a jamais cessé d’être en contact et les choses se sont faites très doucement, sans hype, sans communiquer sur le sujet. » Suivez mon regard… qui part dans tous les sens tant les reformations en grande pompe fleurissent de tous côtés. « On a préféré dire « réincarnation », parce que ça implique qu’à un moment donné, on était mort. (rire général) Et donc la vie continue au-delà… comme pour Gandalf et Obi-Wan Kenobi. (re rire général, bien sûr) » D’où peut-être cette sensation que le groupe n’a jamais vraiment arrêté. Qu’à l’instar d’Evergreen lorsqu’Echo & The Bunnymen sont revenus à la fin des années 90, Strangefolk semble la suite de plusieurs albums fantômes que le groupe aurait oublié de publier entre 1999 et 2007. « Nous sommes revenus plus forts depuis L’Autre Côté. »

Revenir, d’accord. D’entre les morts, pourquoi pas. Encore faut-il avoir des choses à dire. Ce qui rend la résurrection spirituelle de Kula Shaker si fascinante, si exceptionnelle, c’est qu’ils ne sont pas revenus pour faire revivre le passé. Strangefolk, et c’est encore plus vrai du tout nouveau Pilgrim’s Progress, n’avait rien d’un album nostalgique rêvant de faire revivre une britpop dans laquelle le groupe ne se reconnaissait déjà pas en 1995. Plutôt un nouveau chapitre témoignant, on y revient une fois encore, d’une indépendance retrouvée. « Pour K , nous avons passé notre temps à nous battre avec John Leckie ; on voulait un son old-fashionned , à la Dukes Of Stratosphear… oui, on a perdu beaucoup de batailles sur ce disque. » Le genre de déconvenues qu’ils ne risquent plus de rencontrer à présent qu’ils ont leur propre studio et qu’Alonza lui-même fait office de producteur, bien qu’il soit trop modeste pour le dire et que Crispian doive lui couper la parole lorsqu’il annonce qu’ils l’ont produit ensemble : «  Non, non : [Alonza] a produit Pilgrim’s Progress. Moi je ne suis qu’un genre de co-producteur, la seconde paire d’oreilles. » Grillé, l’intéressé n’a d’autre choix que de confirmer : « C’était bien de travailler comme ça, en fait. Il allait et venait, partait deux semaines, puis il revenait et disait : Putain mais qu’est-ce que t’as fait, là ? » On ne sait pas si c’était très marrant de procéder ainsi, mais on ne peut qu’applaudir le résultat : beaucoup de producteurs professionnels rêveraient de faire preuve de moitié autant de finesse dans les arrangements, Pilgrim’s Progress étant du point de vue sonique ce que Kula Shaker a produit de plus bluffant à ce jour. Crispian de conclure : « Trop de producteurs usurpent ce titre alors qu’ils ne sont que des ingénieurs du son et n’ont pas vraiment d’idées concernant les chansons, de notions de musicalité. Le producteur doit être quelqu’un pourvu d’une vision, qui travaille vraiment sur les morceaux, les meilleurs arrangements… on s’est dit qu’on pouvait faire ça mieux. Sans interférences. Sur ce disque nous sommes vraiment proches de notre idée de départ. »


Une idée qui pourrait tenir un seul mot. « Théâtral », comme le suggère Crispian ? On optera plus volontiers pour un autre terme, qui reviendra à plusieurs reprises durant notre échange : quiet. La discrétion, bien sûr, qui prévalut au retour du groupe il y a (déjà) six ans. Mais aussi l’apaisement : si musicalement Pilgrim’s Progress trace le même sillon que Strangefolk, il n’a pas le même côté un peu fêlé. L’humeur est résolument moins pugnace, plus contemplative, presque champêtre – comme sur la superbe "Cavalry", qui sent le feu de bois, la nuit noire et les étoiles filantes. « Je crois que c’est l’influence des bois » sourit Alonza, en français dans le texte. « Oui, des bois enchantés » ajoute son camarade. « L’endroit était très calme, doux ». Il n’est d’ailleurs pas inintéressant de noter que les titres écrits avant le passage en studio, comme "Modern Blues" ou "Barbara Ella" (au demeurant sans doute la plus faible du disque), sont aussi les plus proches de Strangefolk . « "Peter Pan R.I.P" a été écrit durant les sessions et c’est vraiment le titre qui a tiré tous les autres, qui a donné la direction de l’album. » Remarque assez amusante, car si "Peter Pan" (par ailleurs le premier single) est une remarquable chanson, son côté très orchestral et apprêté la place un peu à part du reste de l’album. Située en ouverture, on se la figure plus volontiers comme une introduction, entre salle d’attente (superbement décorée) et invitation au voyage.

La suite n’est pas moins onirique, mais elle est plus compacte, plus dense. Moins évidente qu’elle en a l’air. Avec Pilgrim’s Progress, Kula Shaker vient de signer son oeuvre la plus ambitieuse et la plus cohérente. Strangefolk avait été principalement enregistré live, frappait fort, vite, ouvrage imprévisible et presque spontané. Plus qu’une suite, Pilgrim peut-être vu comme son grand frère, plus mûr et réfléchi quoique tout aussi brillant. La simplicité de l’écriture et la fluidité des mélodies sont toujours là, mais l’écrin est d’une toute autre mesure, à l’image de "Winter’s Call", grand final en apesanteur, avec voix féminine, montée en puissance et gimmicks entêtants. Il est un peu tôt pour affirmer qu’il s’agit là du meilleur album du groupe. Il faudrait en revanche être un peu fou (ou souffrir de graves problèmes auditifs) pour ne pas le considérer dès aujourd’hui comme l’un des tous meilleurs disques de l’année.


👍👍👍 Pilgrim’s Progress
Kula Shaker | Naïve, 2011