mardi 10 novembre 2009

Vic Chesnutt - Miraculeux

...
2009, année folk. Je sais : on vous l'a déjà faite en mai celle-là, lorsque j'évoquais avec moult superlatifs le fabuleux dernier album d'Akron/Family. Difficile ceci dit de ne pas en remettre une couche. Oh bien sûr, pour un Elvis Perkins In Dearland on aura dû s'avaler bon nombre d'albums oubliables et comme de juste déjà oubliés ; il y aura sans doute presque autant d'albums folk dans les limbes des référendums annuels que dans les Top Ten des uns et des autres. Mieux : les meilleurs albums folk de l'année ne furent assurément pas ceux que les médias montèrent en épingles et auront plus souvent été les fruits de plus ou moins vieilles connaissances que de perdreaux de l'année. Il n'empêche que tout ceci mis bout à bout suffit amplement à créer un contexte au sein duquel le nouvel album de Vic Chesnutt s'insère merveilleusement bien, véritable sommet d'une saison acoustique comme on en vit peu depuis dix ans.

On n'est certes pas accablé par l'effet de surprise lorsqu'on constate que l'on tient avec At the Cut un disque de tout premier plan. Depuis presque vingt ans, l'ancien protégé de Michael Stipe est un habitué des podiums de fin d'année, auteur d'albums dépouillés et sublimes comme Merriment (2000) ou North Star Deserter (2007) [...] Il était cependant difficile d'envisager un album aussi profond, sophistiqué et réussi. Car At the Cut n'est pas juste un très bon disque – c'est un ouvrage exceptionnel concourant on ne peut plus sérieusement au titre d'album de l'année.


Signe des temps sans doute en cette période où la moindre publication acoustique a droit à un buzz disproportionné, Chesnutt comme la Family ou quelques autres a choisi de s'éloigner des sentiers battus de la folk et d'aller faire prendre l'air à ses ballades sur des terres moins peu peuplées. S'il penchait dans cette direction depuis deux disques, cela n'en fait pas moins du titre inagurual, somptueux "Coward", un formidable contre-pied. Électrique, sinueux, le morceau presque psalmodié rampe façon Low jusqu'à une explosion finale qui donne le ton d'un album plus torturé encore que ce à quoi Chesnutt nous avait habitués. Torturé, oui... mais pas à n'importe quel prix. Le fragile américain ne connaissant ni la pose ni l'affection, il ne se pare ici d'ambitions démesurées que dans l'unique but de donner la vie à de vraies... de belles... de très grandes chansons. Sur At the Cut jamais, fût-ce une seconde, la sophistication ne se fait au détriment des mélodies – encore moins d'une émotion intense que l'artiste semble façonner méthodiquement à chaque nouvelle composition.

Si la suite renoue avec une veine plus folk, elle ne s'avère pas pour autant plus balisée. Aussi raffiné que l'on pouvait s'y attendre après une telle ouverture, At the Cut renouvelle quarante-trois minutes durant cette alliance entre sensibilité à fleur de peau et quasi perfection sonique – symbolisée par la pureté incroyable du chant. On savait que le songwriter était également un interprète remarquable ; son dernier opus en fournit une nouvelle illustration, qui en plaçant la voix très en avant donne l'impression qu'elle n'a jamais été aussi bien captée que sur "When the Bottom Fell out" (par ailleurs la chanson que Tindersticks essaie d'écrire depuis dix ans...). Rares... très rares sont les albums à pouvoir à la fois prétendre être et très produits, et à fleur de peau... à être simultanément capable d'impressionner par leur beauté plastique tout en noyant l'auditeur sous la violence de leur charge émotionnelle (oui, j'ai pleuré plusieurs fois... et alors ?). C'est bien le cas de celui-ci.

Quel que soit l'angle adopté, At the Cut stupéfie, enchante et même : fascine. Parvenant même à trouver un équilibre parfait entre cohésion et richesse, il semble avoir été conçu pour redonner toute sa noblesse à une expression – « bel album » – que l'on ne risque plus à l'avenir de réemployer à tout bout de champ. Car si le moindre disque un peu touchant est un « bel album »... quel qualificatif pourrait bien convenir à la beauté crépusculaire du dernier Chesnutt ? Jazz langoureux ("Chains", "We Hovered with Short Things") blues-rock caverneux ("Philip Guston" n'aurait pas été reniée par Nick Cave en personne), flirt avec la soul (sur "Flirted with You All My Life" Vic évoque un Ben Harper possédé)... il y a tout sur At the Cut, tous les styles et toutes les émotions d'une vie compilées en dix chansons. Une vie pleine de fêlures, de tendresse ("Granny") et de renoncement. Chef-d'œuvre.



At the Cut, de Vic Chesnutt (2009)





Plus sur I LEFT WITHOUT MY HAT
...

36 commentaires:

  1. Sacré coup de massue, cette chanson...

    RépondreSupprimer
  2. Le chef d'oeuvre de cet album c'est quand même Chinaberry Tree... Le chant est au diapason des guitares: possédé. Somptueuse chanson. Somptueux album. :)

    RépondreSupprimer
  3. En fait le chef-d'oeuvre de l'album c'est... l'album lui-même :-)

    RépondreSupprimer
  4. Qu'ajouter à ce très bon papier, et à celui de Twist, très bon également ?
    C'est un magnifique album, qui mérite de caracoler en tête du CDG.

    BBB.

    RépondreSupprimer
  5. Et il faut écouter en complément l'album qu'il a fait avec Jonathan Richman, Skitter on take off qui vient également de sortir.

    RépondreSupprimer
  6. Bon bah plutôt que d'écrire sur ce disque, je ferai directement un renvoi vers ta chronique...

    RépondreSupprimer
  7. Ca me fait plaisir de voir une telle unanimité (ah non, pardon, GT trouve ça... mièvre ^^).

    KMS >>> j'ai cherché le disque avec Richman mais pour l'instant, je n'ai pas réussi à mettre la main dessus.

    RépondreSupprimer
  8. Skitter on Take off est sorti en catimini et en version réelle cette semaine chez Naïve.
    Très aride, rugueux...

    Vic Chesnutt caracole en tête des meilleurs disques depuis le début de sa carrière non ? (premier sommet avec Is The Actor Happy ?)
    et si ton papier est très bien ficelé, pourquoi ne pas insister sur la présence une nouvelle fois du collectif de Constellation quant à la richesse et la pureté du son...
    Ce sont les rares musiciens qui concilient avec autant de brio décharge émotionnelle et déflagration sonique et qui, à comparer avec les sorties récentes de Chesnutt par exemple (avec Elf Power l'année passée ou avec Richman) donnent toute la mesure et l'ampleur de cet auteur d'une autre stratosphère...

    RépondreSupprimer
  9. Pourquoi ne pas insister sur le collectif de Constellation ? Ecoute, il y a plusieurs hypothèses :

    1. je fais ce que je veux

    2. j'écris ce que je veux

    3. je n'éprouve pas le besoin d'écrire des sommes concentrant tout ce qu'on peut dire sur le disque...

    4. 90 voire 99 % des articles sur ce disque s'arrêtent dessus (je pense notamment à tous ces super-webzines qui recopient les dossiers de presse (comme d'hab on les nommera pas... mais on sait qu'ils existent ;-)), pas besoin d'en remettre une couche :-)

    Sinon je suis bien sûr d'accord avec le fait que Chesnutt caracole depuis longtemps en tête (je l'ai écrit ^^). Cela dit sincèrement, je ne suis pas sûr qu'il ait jamais atteint ce niveau... et puis il y a une telle dichotomie entre la valeur de son oeuvre et ses ventes... c'en est révolant...

    RépondreSupprimer
  10. La main dessus? Tu veux en vrai?
    Parce que sinon (mais dépêche toi à mon avis il ne va pas trainer))

    RépondreSupprimer
  11. sans toi je ne l'aurais peut-être pas écouté, et j'aurais loupé un des meilleurs disques de...

    sans doute plus que de l'année,
    après chacun son panthéon perso, et qui dit palmarès dit choix à assumer, mais quel beau disque :-)

    cela dit le Mount Eerie de cette année déchire au moins autant que les précédents dans un genre pas qui croise celui-ci (avec par moment plus de rock, il vit quand même dans l'état de Subpop le mec ^^)

    RépondreSupprimer
  12. Pas besoin pour lui de sacrifier des (pôvres) poulet pour nous envoûter.
    Son Vaudou, c'est son hyper-sensibilité exprimée avec son putain de talent. Merci pour ton article, Sieur du Golb !

    RépondreSupprimer
  13. KMS se transforme aussi en Père Noël ;-)

    Sinon, bien entendu, comme déjà dit en long et en large un peu partout, At The Cut est également mon disque de l'année, et comme l'écrit Arbobo, sans doute bien plus que cela.

    RépondreSupprimer
  14. Thierry & KMS >>> vous êtes des amours... en plus il est presqu'aussi beau qu'At the Cut, avec toujours cette captation de la voix chaude, bien en avant...

    Arbobo >>> de rien ^^ Et je vais écouter le Mount Eeries (pas encore eu le temps jusqu'à présent...)

    Lucie >>> et c'est fort bien dit !

    RépondreSupprimer
  15. Cet album est certainement excellent, et à tout pour me plaire... mais bon, c'est pas ca qui va me remonter le moral...

    RépondreSupprimer
  16. "et puis il y a une telle dichotomie entre la valeur de son oeuvre et ses ventes... c'en est révolant..."


    au vu de l'échange de liens ci-présents, c'est sûr !!
    :-D

    RépondreSupprimer
  17. Xavier >>> à quand du Chesnutt disco ? :-)

    Yo >>> ouais bon, c'est un peu mesquin, parce que moi les Chesnutt, je les ai tous. En originaux. Oui, oui ^^

    RépondreSupprimer
  18. Presque pareil que Thomas. Je complète ma collection au fur et à mesure. Il est hors de question d'acheter un disque au moment de la sortie à 16-20 euros alors que l'on peut le trouver à 4 ou 5 euros moins de deux ans après.

    RépondreSupprimer
  19. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

    RépondreSupprimer
  20. moi aussi j'ai tous les Chesnutt...
    c'est pas le problème !
    :-)
    Ceci dit, si quelqu'un trouve des disques de chez Constellation à 4 ou 5 Euros moins de deux ans après leur sortie, qu'il m'envoie l'intégrale de DoMakeSayThink, SilverMT et Godspeed... je payerai les frais de port !!!

    RépondreSupprimer
  21. Oh je suis sûr que c'est possible à certains endroits...

    RépondreSupprimer
  22. Meme pas un petit Bee Gees à me mettre sous la dent dans mes étagères à CD... Toutes mes dernières aquisitions donnent envie de se tirer une balle (pour des raisons différentes...). Peut etre qu'en essayant un ou deux morceaux du dernier Muse....

    RépondreSupprimer
  23. Tu risquerais de mourir de rire ^^

    RépondreSupprimer
  24. C'est marrant, ce billet me dit quelque chose...

    Sinon, n'étant pas du tout un habitué de Chesnut, l'écoute de cet album a été un choc, et je ne savais pas qu'il était sur Constellation. je m'en suis même étonné ailleurs (je ne sais plus où... ^^) et on me répondis que c'est normal que ça ressemble à du Constellation puisqu'il est épaulé par leur bande et édité chez eux;

    Ce n'est donc pas une simple référence à un dossier de presse que de faire référence à ce rapprochement, peut-être logique mais qui mérite d'être souligné. Rappelons nous le passage de jim O'Rourke chez SY : c'était évident pour beaucoup de monde (bon, OK, ça n'a pas marché parce qu'il n'aime pas le rock'n'roll) mais pour ceusses qui ne comprenaient pas l'enfoncement expé-ether de SY, les informer de la présence de JOR dans le line up pouvait confirmer un ressenti.

    Ceci est dit très maladroitement pour juste dire que l'interrogation de Yosemite est quand même très pertinente pour un billet qui mériterait d'être édité aussi sur d'autres blogs, ne serait-ce que pour sa pédagogie (et le petit manque de référence à constellation (ui, je sais, tu fais ce que tu veux nianiania nia))).

    RépondreSupprimer
  25. Ce qui est bien, c'est qu'à la première publication de cette chronique, j'avais pas écouté l'album…
    Alors qu'un mois plus tard, c'est fait, je comprends mieux.
    Je dois avouer que j'ai du mal avec certaines chansons (le Philip Guston dont tu parles, par exemple) alors que d'autres m'ont jeté par terre.

    RépondreSupprimer
  26. Christophe >>> sauf que les critiques ont évoqué l'intégration de Jim O'Rourke à SY au moment où c'était nouveau (c'est-à-dire en 2000). Ils ne sont pas revenus là-dessus à chaque fois. Pour Chesnutt c'est pareil : il a déjà bossé avec Constellation, ce n'est pas la révélation de l'année, donc il est normal que cela ne me soit pas venu à l'esprit au moment de rédiger l'article.

    Fabrice >>> et on me disait que la double publication ne servait à rien ! :-)

    RépondreSupprimer
  27. "Pour Chesnutt c'est pareil : il a déjà bossé avec Constellation"
    ah. bon ok, je prends note avec intérêt

    RépondreSupprimer
  28. Thom ;)
    je ne continue pas dans cette direction, pas besoin qu'un article de plus soit trollé par une discussion sur Muse. surtout s'agissant de Vic Chesnutt...

    RépondreSupprimer
  29. Christophe >>> je crois que je te l'avais déjà dit. C'est sûr l'album North Star Deserter (très très bon aussi, mais un peu moins).

    Xavier >>> oui le pauvre - il ne mérite pas ça !

    RépondreSupprimer
  30. Excellent, un grand plaisir à écouter !
    je ne connaissais pas, merci !

    RépondreSupprimer
  31. Enfin écouté...
    Dire que je ne connaissais Vic Chesnutt que de nom... Malgré des collaborations avec Lambchop, avec Linkous, avec Constellation, malgré les articles élogieux ici et là... Il y a des choses incompréhensibles...
    Ignorance réparée avec 4 albums sublimes découverts ce week end (les derniers)...

    RépondreSupprimer
  32. Ah ! Enfin ! Une injustice de moins en ce bas monde ;-)

    RépondreSupprimer

Si vous n'avez pas de compte blogger, choisir l'option NOM/URL et remplir les champs adéquats (ce n'est pas très clair, il faut le reconnaître).