jeudi 29 octobre 2009

Joseph Arthur - Astronaute solitaire

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Joseph Arthur. En voilà un gars énervant. Le genre qui a tout pour lui. Il est doué, il est charismatique, il est charmant… il écrit des chansons (et pas des mauvaises) avec autant de facilité que vous vous feriez un sandwich et en plus, il transpire l’élégance rock’n’roll par tous les pores de la peau – détail qui se remarque aisément non pas à ses fringues… mais au fait qu’il n’ait pas l’air d’un grotesque ou d’un branleur en les portant, ce qui différencie généralement la rockstar du fan copiant son look. Non vraiment, il a tout pour lui. Heureusement qu’il n’est pas très beau1 – sans quoi on pourrait être tenté de le détester. Alors que là, on a juste été tenté de causer avec lui. Coïncidence heureuse : c’est pour ça qu’on était venu.

C’est que Joe voyez-vous adore la France, et qu’il ne manque jamais d’un bon prétexte pour venir pousser la chansonnette à Paris. Alors la sortie de Nuclear Daydream, son ultime album réalisé en solo (en 2006), mystérieusement inédit chez nous… vous pensez bien que c’en était un excellent. De prétexte. Mais pourquoi était-il inédit d’ailleurs, ce disque, alors que la plupart des autres sont parus ? « Les voies de l’industrie du disque sont parfois impénétrables ». C’est clair. On est bien d’accord, Joe2.

En tout cas l’album est une merveille. Peut-être même son meilleur. Un compromis parfait entre le méconnu Our Shadows Will Remain (lui aussi injustement rare en France, et lui aussi en lice pour le titre de chef-d’œuvre du bonhomme) et le controversé Temporary People, dont l’orientation classic rock en a ému quelques uns l’an passé. Il y a notamment cette chanson incroyable, magique… Black Lexus… paraîtrait que beaucoup de neo-folkeux auraient abandonné leur carrière en l’entendant (on peut rêver, hein ?). Quoi ? Pardon ? Si je veux boire quelque chose ? Ah bah oui – volontiers. « Sparkling water ? Désolé, on n’a plus de bière. » Quand on sait que Joe et ses copains tournent juste à trois cette saison, on se dit que la soirée de la veille a dû être réussie. On n’ose imaginer ce que ça donnerait si les Lonely Astronauts avaient fait le déplacement eux aussi. D’ailleurs que deviennent-ils ? Tu les as quand même pas déjà virés, Joe ? « Non ! Ce sont de très bons amis – ils me manquent un peu d’ailleurs… là, Kraig est à New York, Sibyl en Californie… Je pense qu’on aura l’occasion de retourner ensemble prochainement, mais je trouve ces deux aspects [solo et groupe] importants et intéressants… ».


La question méritait d’être posée tant Joseph Arthur a été connu, d’abord, sinon avant tout, pour sa capacité à tenir seul en haleine les foules les plus impressionnantes (et en l’occurrence impressionnées). On se souvient notamment d’un concert dans un festival, il y a une dizaine d’années… le songwriter nous avait laissé une forte impression, conquérant seul avec sa guitare un auditoire de plusieurs milliers de personnes qui pour la plupart ne le connaissaient pas cinq minutes plus tôt. Performer, Joseph ? Plutôt deux fois qu’une. Ce qui explique que le fait d’avoir débarqué il y a deux ans flanqué d’un groupe pour le moins bigarré3 ait pu prêter à confusion, surtout dans un pays comme le nôtre où Springsteen lui-même a longtemps pué des pieds et où le classic rock, en règle générale, n’a jamais vraiment eu la cote. Alors quand un de ces singer-songwriter que les français vénèrent part dans cette direction… cela manque rarement de faire des vagues. Combien dans la salle ce soir-là se sont secrètement félicités de voir Joe de retour en solo ? Beaucoup, qui ne l’avoueraient sans doute que sous la torture.

Lui voit évidemment les choses différemment : « Il y a quelque chose de plus vulnérable (peut-être de “risqué” aussi, car cela peut rapidement merder) à jouer seul comme ça. Jouer avec un groupe, c’est une forme de confort. En solo, je travaille peut-être plus sur les chansons… enfin ce sont deux choses vraiment différentes, ce n’est pas si comparable. » Concernant l’écriture en revanche, Joseph s’encombre moins de nuances. Lorsqu’on lui raconte notre truc de Nuclear Daydream, chaînon manquant… il a l’air sincèrement surpris, non tant par l’assertion que par le fait qu’on puisse avoir l’idée de jeter un tel regard sur son travail. À l’en croire il bosserait toujours avec les mêmes influences, les mêmes modèles. Limite il serait le seul à ne pas s’être aperçu que depuis dix ans le son de ses disques s’est considérablement enrichi, faisant de lui bien plus qu’un énième singer songwriter américain. De la part de quelqu’un qui la veille encore chantait « The Dream hasn’t change / But I have. »4… il y a de quoi être surpris. Mais après tout pourquoi pas ? Tout homme a droit à son lot de contradictions. « Mon père est le premier à dire que personne ne change jamais, or je peux t’assurer qu’il a énormément changé ces dernières années. Les gens changent tous, tout le temps. » C’est certain. Et toi alors ? En quoi es-tu différent du jeune homme qui publiait Big City Secrets il y a (déjà) douze ans ?

Long silence. « J’ai sans doute plus de distance, aujourd’hui. C’est difficile à dire… souviens-toi, tu étais où et comment il y a douze ans ? » Ah non on n’avait dit pas de questions personnelles ! Va être temps de conclure. « Tu seras là, ce soir ? Je peux te faire inviter si tu veux » C’est adorable, mais ce soir, c’est l’anniversaire de mes beaux-parents. « Oh là. Bon courage, alors ! » Charmant, disait-on.


Dernière parution : Nuclear Daydream (Fargo, 2006 pour l'édition originale)



1. Enfin. Dans la moyenne du rock indé, quoi. Pas mal, avec option charme bestial si on le pose sur une scène avec une guitare.
2. Oui, on est entre rockers, c’est la famille et on s’appelle tous par nos p’tits noms.
3. Un ex-Jayhawks, un Twilight Singers, l’ex top rock’n’roll model Sibyl Buck
4. « Le rêve n’a pas changé, mais moi oui. »