jeudi 10 septembre 2009

Mudhoney - Les Derniers seront les premiers (ou l'inverse, on ne sait plus trop)

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Drôle d'année 1992. Le 1977 des années quatre-vingt-dix (1). C'est-à-dire non pas l'âge d'or du grunge (déjà entamé depuis quelques années) mais le commencement de la fin, le moment où toutes les majors se sont lancées dans une course éperdue au p'tit groupe prometteur de Seattle... et y en avait, des majors, à l'époque. En quelques mois Geffen sortit Nirvana, Sony (par l'entremise d'Epic) Pearl Jam. Columbia va débusquer Alice In Chains à peine formé. Virgin va chercher jusqu'à Chicago pour dénicher les Smashing Pumpkins. A&M s'empare de Soundgarden. En l'espace d'une demi-année la plupart des fleurons de l'indie-rock US seront sous contrat avec des multinationales du disque - même Sonic Youth. Et si aujourd'hui la plupart des albums incriminés sont devenus des classiques, rappelons qu'à l'époque, pour beaucoup de fans de la première heure; c'est déjà la fin d'un grunge qui n'ira plus qu'en s'aseptisant un peu plus au fil du temps.

Au milieu de cette course effrénée à ce que l'on appelle pas encore communément la hype, Mudhoney réussira la performance d'avoir été le groupe fondateur du mouvement (Mark Arm et Steve Turner étaient les meneurs de Green River, premier groupe à publier un EP sur Sub Pop) tout en étant le dernier à signer chez une major. Rien de très surprenant si l'on considère qu'aujourd'hui encore, lorsqu'on écoute Piece of Cake, on a beaucoup de mal à comprendre comment un directeur commercial de Reprise a sincèrement pu croire que ce groupe allait mettre le monde à genoux. Quand il entre en studio en juillet 92, le quatuor a déjà deux albums à son actif (trois, même, si l'on compte l'excellente compile Superfuzz Bigmuf) et personne ne doute du fait qu'il soit le plus radical des groupes de Seattle. Cela se confirme rapidement : brutal et abrasif, nettement plus branché stridences que mélodies, Piece of Cake témoigne d'une volonté manifeste de ne pas vendre son âme. La chanson la plus gentille du disque, le classique 'Acétone', en est un bon exemple... ses paroles comme sa mélodie branlante la rendant indiffusable sur la plupart des radios.

Sans surprise l'idylle entre Mudhoney et Reprise ne dépassera 1998 (on peut d'ailleurs considérer qu'elle ne dépassa pas 1994 et que le divorce fut long à prononcer). Le label espérait décrocher le trimballe... voilà qu'il se trimballera un groupe affreux, sale et méchant, incapable de se classer mieux que 189e au Billboard (2) et dont le heavy-rock entre Stooges et Black Sabbath ne semblera jamais vraiment à même de séduire l'adolescente troublée par le beau Kurt. Etrangement, il n'y a guère qu'en Angleterre que le groupe de Mark Am a jamais eu beaucoup de succès, ce qui lui permettra de vivre tranquillement durant quelques années (mais ne l'empêchera pas de se retrouver seul et sans le sou au début des années 2000). C'est fort logiquement là-bas que parut en premier cette réédition gavée de faces B. de grande classe et seulement maintenant... soit donc cinq ans plus tard (!) aux USA. Notez que cela en dit long sur la popularité du groupe dans son propre pays. La nouvelle n'a pas une importance vitale chez nous, puisque nous avions eu droit à une édition il y a quelques années. N'empêche que c'est toujours un plaisir de parler de grunge en général et de Mudhoney en particulier, même si en l'occurrence Piece of Cake est un genre de classique par défaut assez loin de représenter le meilleur du groupe... il est même possible que ce soit en fait leur album le plus mineur.


Piece of Cake, de Mudhoney (1992)



(1) J'en vois déjà qui s'agitent au fond de la classe : oui, 92 et pas 91... pour la simple et bonne raison que Nevermind et Ten sont l'un et l'autre sortis en novembre, autant dire qu'ils ont eu autrement plus d'impact sur l'année suivante.
(2) Et encore... au moins Piece of Cake, contrairement au deux suivants, réussira-t-il à accrocher le Top 200 !
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