samedi 21 février 2009

Dennis Lehane - The Day the World Went Away

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Pour bien mesurer à quel point le dernier roman de Dennis Lehane était attendu un simple chiffre suffit : trois. Le nombre (ridicule) de mois séparant la parution américaine de la traduction française, un record à ma connaissance - même pas le temps de commander et de recevoir l'exemplaire original qu'il n'a déjà plus rien d'une exclusivité. Trois petits mois... pour vous donner un ordre d'idée : même Philip Roth doit attendre huit mois, un an avant d'être traduit.

C'est que le discret Lehane ne nous avait plus offert de roman depuis un bon moment. Cinq ans, pour être précis, entre le déjà classique Shutter Island (1) et ce Given Day. Un roman noir, bien sûr, sans doute plus traditionnel dans son traitement mais pourvu d'un souffle épique si incroyable qu'on oublie bien vite son classicisme formel pour mieux se perdre dans ses méandres. Le pari était loin d'être gagné, pourtant : sans aucun doute l'ouvrage le plus ambitieux de son auteur, The Given Day a été bâti sur un postulat historique d'autant plus ardu qu'on n'en sait pas grand chose : Lehane choisit d'y capter l'Amérique de l'immédiat après guerre (la première), entre débâcle financière et soldats rentrant au pays totalement déphasés et tentant de se réinsérer dans une société qu'ils ne comprennent plus (ou bien qui les dégoute lorsqu'ils la comprennent). Voici qui rappellera des souvenirs à quelques uns, puisque c'est à peu de choses près le point de départ de Soldier's Pay, premier roman de William Faulkner. Ce n'est certes pas la première fois que Lehane se colle à cette légende de la littérature contemporaine (Mystic River, par bien des aspects, est un roman très faulknerien lui aussi) ; jamais pourtant il n'a semblé à ce point marcher dans les traces de celui qu'il revendique comme un de ses maitres - les longues pages traitant de la condition des Noirs dans les années dix / vingt y sont évidemment pour beaucoup.

Et pour autant... ce serait bien mal connaître Lehane que de l'imaginer se cantonner au rang d'aimable succédané. A travers les destins croisés de Danny, flic loyal (et potentiel grand-père de Patrick Kenzie (2) ) infiltré dans les milieux syndicaux, et de Luther, ouvrier noir employé au sein de sa famille, c'est à une relecture "contextuelle" bien plus qu'un hommage que nous convie l'auteur de Mystic River. Et s'il n'a sans doute rien oublié de Soldier's Pay, le recul lui permet une remise en perspective totale de cette époque fondatrice de la Nation Américaine (et de... sa puissance !) et pourtant rarement évoquée ailleurs - son approche rappelle en cela celle des auteurs dits neo-victoriens face aux œuvres considérables des victoriens originels. Soit donc : montrer ce que Faulkner, pour d'évidentes raisons chronologiques (Soldier's Pay date de 1926), ne pouvait pas montrer - ni même savoir. Classes les plus défavorisées, tensions au cœurs d'une banlieue ouvrière (l'une des obsessions de Lehane, bien loin cette fois-ci du lopin de terre cher à Faulkner) et, plus généralement, une Amérique que l'on sent prête à exploser pour mieux renaître de ses cendres.

En ce sens ce n'est évidemment pas un hasard si The Given Day a paru aux Etats-Unis moins d'un mois avant la dernière présidentielle ; qui mieux qu'un écrivain peut sentir le vent du changement, s'en laisser pénétrer pour mieux le transcender dans un texte ? Avec sa peur de l'étranger, sa crise économique et des valeurs, sa paranoïa et sa suspicion permanente... la société peinte ici présente plus d'un point commun avec la société américaine de fin du bushisme. Et l'auteur de capter avec la virtuosité qu'on lui connaît une période charnière semblable à celle que l'Amérique connaît aujourd'hui, un interstice de l'histoire où les ténèbres, en apparence plus épais que jamais, semblent pourtant se dissiper pour la première fois. En appeler ainsi au passé pour évoquer le présent... seuls les plus grands en sont capables. On savait depuis longtemps que Lehane était de ceux-là - ce Given Day magnifié par une plume tout de rugueuse poésie n'en est que la énième preuve. Après ça, qui pourra encore douter que Dennis Lehane soit l'un des auteurs majeurs de notre époque ? Le temps (et d'une certaine manière la nouvelle administration) diront si The Given Day aura été le dernier grand roman de l'ère Bush ou bien le premier livre majeur d'une nouvelle époque. Ce que l'on peut d'ores et déjà affirmer en revanche, c'est que Lehane se hisse ici au niveau des plus grands : Banks, Roth ou Mailer. Et qu'il n'a franchement pas à rougir de ces comparaisons.


👑 The Given Day [Un pays à l'Aube] 
Dennis Lehane | William Morrow, 2008


VOIR LES, AVIS TOUT AUSSI ENTHOUSIASTES, DE JEAN-MARC ET D'AUDE

(1) Dont l'adaption par Scorcese, Ashcliffe, sortira en octobre aux Etats-Unis.
(2) Héros de la série du même nom, qui fit connaître Lehane.
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19 commentaires:

  1. Bon ben, comme j'avais déjà envie de le lire avant de passer ici, c'est foutu : il me le faut !

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  2. (et soudain, bloguer ne lui sembla plus si futile que ça...)

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  3. Bon... c'est marrant parce que j'ai pensé à SHUTTER ISLAND l'autre jour et je me souviens du bien que tu (et d'autres) en as dit... et voilà qu'un nouveau roman - qui plus est traduit - apparaît... Décidément, il faut que je lise ça... (comment je vais faire avec cette pile de bouquins en attente qui ne cesse de croître malgré mon rythme relativement assidu?...

    SysT

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  4. Shutter Island c'est un Lehane un peu à part, mais il est brillant lui aussi.

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  5. Ah... tu me conseillerais lequel pour m'initier à son oeuvre?

    SysT

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  6. Le plus "typique" est sans doute Mystic River - mais la plupart est excellente.

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  7. Ayant vu le film, j'aurais opté pour un autre à l'intrigue... disons, vierge! Même s'il est intéressant de comparer avec l'adaptation d'Eastwood!

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  8. A ce moment-là tu peux te jeter sur Ténèbres, prenez-moi la main...

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  9. Tu m'as déja parlé de Lehane... et depuis, je regarde à la bibliothèque s'il n'y en a pas un de disponible... mais je ne suis toujours pas tombé sur un de ces bouquins... je sais, c'est pas passionnant ce que je raconte, mais il fallait le préciser pour expliquer pourquoi je n'ai rien de passionnant à dire sur le sujet^^

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  10. C'est quand, ton anniversaire ? :)

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  11. Cette semaine ! (ou en Août, j'sais plus trop... allez, disons que c'est cette semaine^^)

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  12. Parano comme tu es, si c'était cette semaine, tu le dirais pas :-)

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  13. Eh bien, la même semaine, un post sur Lehane, un sur Twin Peaks et un sur Rebecca, c'est la fête ! Je n'ai pas encore lu ce roman mais je suis dans la convoitise la plus totale et je en vais pas attendre longtemps avant de me le procurer... "Après ça, qui pourra encore douter que Dennis Lehane soit l'un des auteurs majeurs de notre époque ?" Pas moi en tout cas. Lehane est sans conteste un des grands romanciers de notre époque et fait partie des rares auteurs dont j'attends avec impatience le dernier roman car je sais qu'il m'emmènera dans des contrées sombres, tel le joueur de flûte d'Hamelin, et que j'en redemanderai.

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  14. C'est vrai qu'on est entré dans une semaine spéciale Gaëlle-like !!! :-D

    Comme j'ai écrit la plupart des articles à l'avance, je ne m'en étais pas vraiment rendu compte.

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  15. Ca y est, j'ai acheté, je vais pouvoir m'y coller !
    Et je découvre une citation, en exergue, tirée d'une chanson de Josh Ritter…
    Déjà, avec Lehane, je partais conquis, mais là… C'est sûr, ça ne peut être que bon !

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  16. Je nepux qu'abonder dans le sens de ce billet, et ne connaissant pas Faulkner (et oui, quelle lacune !), tu me donnes envie de le découvrir.
    Enfin, tout cela pour dire que Lehane eest vraiment un grand !

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  17. les auteurs comme dennis lehane ou michael connelly écrivent au mieux des bons romans.Lionel Shriver n'a peut-être réussi qu'un seul roman mais Il faut qu'on parle de Kevin est un chef d'oeuvre qui a sa place dans le temple de la mémoire.Rien de tel dans la production de Lehane et Connelly.

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