samedi 18 octobre 2008

Boileau & Narcejac - Méfiez-vous des muses comme de votre plus cher Pygmalion !

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Grand succès au moment de sa sortie, rapidement adapté au cinéma par Etienne Perrier (sous le titre grotesque de Meurtre en 45 tours), A cœur perdu clôt en fanfare la première période de Boileau & Narcejac, petite huitaine d'années qui vit le duo expérimenter ses techniques de narrations jusqu'alors inédites (ils avaient eu l'idée de faire voir l'histoire par l'œil non plus de l'enquêteur mais du coupable), connaître la gloire grâce à l'adaptation de Celle qui n'était plus par Clouzot (Les Diaboliques) et disséminer quelques titres faisant office de classiques quoique ne comptant pas nécessairement parmi leurs meilleurs (Les Visages de l'ombre, D'entre les morts...).

Leur œuvre étant depuis toujours placée sous le signe de la recherche et de l'expérimentation c'est en toute logique qu'A cœur perdu revêt des airs d'accomplissement : remarquablement huilée, la mécanique y est implaccable ; le couple d'anti-héros, Jean et Eve, est d'une grande richesse ; surtout : l'histoire monte plus que jamais en puissance, Boileau & Narcejac atteignant ici un degré de finition que seul leur chef-d'œuvre Maldonne (1962) parviendra à surclasser...

... ou comment Eve, chanteuse à succès, ne souhaite qu'une chose : se débarrasser de son songwriter de mari, personnage fantasque et fascinant qui n'a de cesse de la tromper, de lui mentir... etc. Le verbe se débarrasser n'ayant qu'un seul sens à l'oreille d'un meurtirer potentiel c'est fort naturellement que son jeune amant (à Eve, pas au mari) en viendra à nourrir des rêves d'assassinat allant de paire avec son amour fou (c'est le cas de le dire) : après tout quoi de mieux qu'un lourd secret pour sceller jusqu'à la tombe un amour pour l'heure si précaire ?

Mais en amour comme en haine les choses sont souvent bien plus compliquées qu'elles y paraissent, et Eve n'a pas plus envie de voir son mari adoré disparaître que Jean n'aurait le courage de tuer un homme (ni une mouche ni rien). C'est bien par accident, au cours d'une altercation totalement imprévue, que Jean va tuer Faugères. L'histoire pourrait les cueillir ici, rongés par la culpabilité et en train de se désagréger. Ce n'était sans doute pas assez cruel pour les maîtres horlogers du crime, qui décident d'y injecter en prime un suspens vertigineux avec improbable portrait en creux de la victime : au travers d'un quarante-cinq tours préenregistré aux accents accusateurs d'abord, au travers de son ultime chanson ensuite... Faugères revient hanter ses bourreaux, inquisiteurs et accusateurs.

Cinquante ans plus tard on reste estomaqué devant la qualité de l'intrigue, l'épaisseur des caractères et le rythme du roman. On rappelle souvent (à raison) que Boileau & Narcejac furent les inventeurs du thriller, ce couple de théoriciens hors paire qui révolutionna le roman policier. La lecture d' A cœur perdu vient rappeler qu'ils étaient aussi et surtout une paire d'écrivains exceptionnels à l'écriture distinguée, plus inventifs à eux deux que toute la cohorte de leurs suiveurs ; pétri de trouvailles subtiles (le fait de ne jamais entendre la chanson pour épaissir le mystère, le personnage de Mériot - procureur symbolique des héros), ménageant une chute que les années et les imitations n'ont pas le moins du monde usée... ce roman-ci (leur neuvième, sauf erreur de ma part) relève de l'orfèvrerie criminelle...

... et si ça n'existe pas on n'aura qu'à l'inventer pour l'occasion !


👍👍👍 A cœur perdu 
Pierre Boileau & Thomas Narcejac | Folio, 1959

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