mercredi 17 septembre 2008

Bob Dylan en concert gratuit

...
Une fois, j'ai vu Dylan sur scène.

Je ne sais plus trop en quelle année c'était mais ça devait être en 2001, parce qu'à l'époque j'avais pas de copine et que si j'en avais eu une je n'aurais sans doute jamais pu voir Dylan sur scène (en dépit des apparences tout ceci est, comme nous l'allons voir, tout à fait logique). Ce dont je suis sûr quoiqu'il en soit c'est que c'était l'été, qu'il faisait très chaud et que le concert était gratuit. Oui Monsieur, oui Madame : Bob Dylan en concert gratuit. Rien moins. Il n'en fallait pas plus pour attirer dans cette petite ville des landes tout ce que le département comptait d'ex-soixante-huitards sur le retour, mais pas que. En fait la nouvelle avait rameuté un nombre incroyable de personnes qui n'auraient probablement jamais les moyens d'assister à un de ces concerts aux tarifs prohibitifs du Never Ending Tour, ç'allait de la ménagère de cinquante ans qui voulait se rappeler sa jeunesse au jeune en baggy et t-shirt Korn qui malgré les noms de groupes grotesques ornant son Eastpak avait quand même conscience que Dylan quand même hein... en passant par le banquier fan de Dire Straits, le jeune proto-altermondialiste qui six mois plus tard manifesterait contre Le Pen entre les deux tours des présidentielles, l'ado boutonneux trop heureux qu'il se passe quelque chose dans son trou à rats le vacancier trop heureux de casser la routine de sa vie de camping sans oublier le fan de Dylan qui lui était trop heureux tout court et ma foi ça se comprenait fort bien...

... bref : tout le département s'était donné le mot, Dylan donnait un concert gratuit, c'était à la tombée de la nuit, vers vingt-deux heures, quand même il se couchait tard pour un vieux, surtout venez nombreux et en famille.

Tout ceci était fort bien, et comme je m'ennuyais à mourir en vacances (pléonasme ?) j'ai évidemment prévenu ma mère que le lendemain soir il ne faudrait surtout pas compter sur moi pour le tarot - j'allais voir Bob Dylan et j'avais commencé à adresser mentalement des prières aux cieux pour qu'elle n'ait pas l'idée folle de m'accompagner...

« Bob Dylan ? Le vrai ?
- Bah non, le faux - Hugues Aufray.
- C'est vrai ? J'adoooooore Hugues Aufray ! »

... ça s'était donc mal goupillé dès le départ. Oh bien sûr j'aurais pu m'adonner à cette activité à n'en pas douter amusante de communion intergénérationnelle - ou quand les parents accompagnent leurs enfants à un concert d'un artiste qu'ils avaient adoré dans leur jeunesse... c'eut pu être un moment magnifique, une occasion unique de me rapprocher de ma mère, de partager une expérience musicale merveilleuse avec elle (il était bien entendu totalement exclu que ce concert puisse être mauvais)... sauf que ma mère et Dylan, ça ne devait guère aller plus loin que « Mr Tambourine Man » et « Blowin' in the Wind » - comment expliquer sinon qu'elle ait jamais pu adorer Hugues Aufray ? Il fallait donc trouver un moyen d'éviter qu'elle vienne me gâcher la soirée, et puisqu'elle avait décidé d'aller voir Bob Dylan avec tout le département je décidai d'un commun accord avec moi-même qu'elle aurait bien assez de compagnie - je pourrais sans problème la lui fausser.

Faire le mur étant techniquement impossible je me suis donc retrouvé à faire le parking, acte autrement plus risqué puisque lorsque vous faites le parking vos parents sont éveillés et à côté de vous. L'idée était simplissime : filer à l'anglaise et disparaître de manière à ce que ma mère soit dans l'incapacité de me retrouver au moment du concert, décide d'y aller toute seule ou bien, contrariée, de rentrer à la maison. Le tout à un moment où personne ne s'y attendait - car ma maman n'étant pas née de la dernière pluie drue elle ne pouvait que se douter que j'allais tenter de faire le parking.

Dont acte : à peine arrivés sur place, aux alentours de seize heures (car il fallait tout de même, préalablement au concert, accomplir cet acte horriblement vulgaire que le commun des vacanciers nomme promenade)... à peine arrivés, donc, je me mets à avoir très envie de faire pipi, de ces envies qui vous rongent, vous nouent l'estomac, vous donnent l'impression que vous allez exploser. Histoire d'être bien sûr d'être cru par ma mère, j'ai pris le soin de vider deux bouteilles d'Evian durant l'après-midi, tant et si bien que celle-ci, inquiète de me voir ainsi plongé dans une hypnotisante danse de Saint-Guy, est à deux doigts de me supplier d'aller aux toilettes.

Première partie du plan : accomplished.

C'est alors que je traversais le parking pour rejoindre d'hypothétiques toilettes (je n'avais aucune idée d'où elles se trouvaient mais j'avais décrété qu'elles étaient de l'autre côté dudit parking) que j'ai percuté de plein de fouet une fille superbe - une grande blonde aux yeux verts qui m'a regardé comme jamais on ne m'avait jusqu'alors regardé. Hé ! Doucement ! Doucement, doucement... comme tu y vas, Beauté ! Il y a des choses qui ne peuvent pas attendre (selon les cas on les appellera Bob Dylan ou WC) !

« Où est-ce que tu files comme ça ?
- Euh... j'ai rendez-vous !
- Elle doit être drôlement mignonne.
- Hein ?
- T'as l'air très pressé de la rejoindre...
- Ah ? Ooooooooh... non non, j'ai pas rendez-vous avec une fille...
- Tant mieux alors !
- ... tant mieux... ?
- Tu vas pouvoir m'offrir un verre... »

... car s'il est connu et reconnu que l'amour surgit presque toujours au moment où vous faites vos courses en survêt' au supermarché, il n'est pas exclu qu'il puisse se manifester dans des situations encore plus inconfortables : concerts de Bob Dylan, diarrhées, guerres nucléaires... la vie ne manque pas de piquant.


Cinq ou six bières plus tard (si j'ai compté j'ai depuis oublié le chiffre), Beauté et moi-même étions en pleine conversation, de ces discussions interminablement poétiques où l'on a de cesse de se découvrir tout un tas de points communs avec l'être aimé (des points que bien souvent d'ailleurs on partage avec la moitié de l'humanité, mais c'est une autre histoire). Beauté - appelons-la Tam... puisque c'était son nom, incroyable mais vrai, venait elle aussi de Normandie pour les vacances, la petite effrontée s'apprêtait même à entrer en première d'espagnol dans cette même fac que j'espérais bien quitter dix mois plus tard, et pour couronner le tout elle venait de trouver une chambrette à quelques rues de mon appartementounet. En n'importe quel autre lieu elle ne m'aurait sans doute pas accordé la moindre attention... mais là, comme ça, au milieu du parking puis d'un premier bar puis d'un second... elle s'était manifestement sentie attirée par moi, et bien entendu c'était réciproque. Hélas... : l'heure tournait et Bob n'allait plus tarder à monter sur scène. Etait-ce donc le destin que le Seigneur m'avait choisi pour me punir d'avoir fait le parking ? Devoir trancher entre Bob Dylan et Tam Beauté ?

« Le concert va bientôt commencer... » j'ai dit - comme pour conjurer le mauvais sort.
« Le concert ? Tu y vas ?
- Comme tout le monde ! Pourquoi... pas toi ?
- Je ne sais pas.
- Attends... c'est quand même DYLAN !
- Ouais, ouais...
- Euh... tu vois qui c'est ?
- Oui, bien sûr. C'est le mec qui joue ce soir. »

Bon... à une trentaine d'albums près elle avait presque bon.

« Exactement ! Et je ne veux surtout pas manquer ce concert.
- Vraiment ? »

Un peu ma nièce ! Peu importe l'endroit, le moment ou la set-list... Dylan is Dylan, comme disait je sais plus qui. Dylan en concert ça faisait partie des choses qu'il fallait que je voie au moins une fois dans ma vie (le Sphinx cet été et l'été prochain les pyramides).

« Ok. On prend un dernier verre et on y va. »


Ainsi donc étais-je déjà fin bourré lorsque Dylan foula la scène, ovationné par un public en délire, presqu'aussi intemporel que lui mais nettement plus excité à l'idée de le rencontrer que l'inverse. Même vautré dans l'herbe à presque cinq cents mètres de la scène, j'ai été frappé par la désinvolture du Zim, tout à fait élégant dans son petit complet veston mais a priori peu enthousiaste à l'idée de faire hurler des jeunes filles comme ma mère. Sans doute aurait-il préféré faire hurler Tam, manque de bol elle ne criait même pas un petit peu, d'ailleurs elle ne le regardait pas réellement - trop occupée qu'elle était à me tripoter d'une main et à siroter une bière de l'autre. Au moment où ont résonnées les premières notes de quelque chose ressemblant vaguement à « Desolation Row » elle a dit :

« T'EN VEUX UNE AUTRE ?
- OUAIS ! »

Je croyais qu'elle parlait d'une clope, vu que j'étais en train de fumer, mais elle m'a tendue une bière. C'était toujours ça de pris.

They're selling postcards of the hanging
They're panting the passports brown...


« TU VEUX PAS QU'ON TROUVE UN COIN PLUS TRANQUILLE ? »

D'ordinaire la phrase Tu veux pas qu'on trouve un coin plus tranquille m'aurait comblé d'aise (sinon plus), seulement là bizarrement...

They've got him in a trance...


« ALLEZ ! CA FAIT UN BOUCAN D'ENFER, T'ENTENDRAS AUSSI BIEN PLUS LOIN ! »

On dit souvent que les hommes sont gouvernés avant toute autre chose par leur bistouquette, mais loin de moi l'envie de jeter l'opprobre sur l'ensemble de ma gent. Je ne fais que narrer ma propre expérience d'homme gouverné par sa bistouquette. Si j'étais black et serial-killer aurait-on l'idée saugrenue de déduire que tous les blacks sont des serial-killers ?


Tam s'est écroulée sur moi (à moins que ce soit moi qui sois écroulé sous elle... ?) et a commencé à m'embrasser on ne peut plus goulûment tandis que d'une main habile je tentais de remonter une jupe qui n'avait de toute façon pas bien loin à rembobiner tant elle était démesurément courte. Une voix dans ma tête avait beau me répéter Un jour Dylan mourra et tu regretteras ce que tu es en train faire, quelque chose (la bière ? ma bistouquette ?) avait entièrement pris le contrôle de mon corps, lequel se démenait courageusement sous une jeune fille l'écrasant quelque peu, lequel n'avait peur de rien tant et si bien que ce fut Tam elle-même qui finit par s'interrompre : Je suppose que t'as pas de capotes ? J'ai fait non de la tête. C'est pas grave, j'en ai dans mon sac...

« Merde !
- Quoi ?
- J'ai oublié mon sac.
- Où ça ?
- J'en sais rien... sûrement là où on était tout à l'heure.
- Tu veux que j'aille voir ?
- Tu sais à quoi ressemble mon sac ?
- ...
- Je reviens, bouge pas. »

Ah ça non : il n'était pas question que je bouge. Pas alors qu'un cadeau divin s'offrait à moi... pas la fille, non (enfin pas seulement) : je parle du bonheur de m'étaler de tout mon long dans le sable, de fermer les yeux et d'écouter Dylan interpréter juste pour moi trente secondes d'une de mes chansons favorites de l'univers, « God Knows », et...

... et quand j'ai rouvert les yeux quatre heures plus tard il n'y avait plus le moindre signe de vie ni de Bob Dylan (qui n'était heureusement pas mort entre temps) ni de Tam Beauté (aucune idée). Ma tête me faisait atrocement mal, ma gorge de même mais surtout, surtout... j'avais terriblement envie d'aller aux toilettes.


Ceci était - vous l'aurez compris - un
Rock'n'roll Hall of Shame hors-série spécialement dédicacé à mon ami Guic', ce dans le but avoué de m'excuser de m'être récemment payé sa tête...

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