mardi 23 septembre 2008

Alain Bashung - Variations sur le même thème

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Chacun des quatre lives de Bashung a probablement ses fans ; chacun en fait a la particularité d'être un instantané exceptionnel figeant le plus grand des rockers français dans un moment de grâce parfaitement représentatif de l'époque. En ce sens aucun n'est réellement le live ultime de Bashung (à en juger par la tournée actuelle ce pourrait être le prochain), chacun étant pourvu d'une couleur propre et s'avérant plus ou moins victime de son époque : new-wave groovy pour Live Tour 85, rock-pop nerveux pour Tour Novice (1993), blues-rock élégant pour Confessions publiques (1995)...

Parfait témoignage de son époque bashungienne La Tournée des grands espaces est donc un double-live sombre et torturé, plus encore - et ce n'est pas peu dire - que l'album qu'il est sensé soutenir - prodigieuse Imprudence dont on n'a toujours pas fini de faire le tour six ans après. Austère dans les climats, baroque dans les interprétations, il met un scène un Bashung habité et rageur entouré d'une meute de jeunes musiciens aux rythmiques fracassées et aux guitares dissonantes, revisitant quelques classiques mais préférant faire la part belle aux deux derniers chefs-d'œuvre d'alors : L'Imprudence (donc) et Fantaisie militaire (vous savez ? Le meilleur album français des années quatre-vingt dix... ?)

C'est que lorsqu'il reprend la route en 2003 Bashung n'a plus foulé une scène depuis près d'une décennie et n'a pas spécialement l'intention de sacrifier au rituel variétochard des cinq nouvelles chansons histoire de faire bonne figure avant d'envoyer « Vertige de l'Amour ». A l'instar de son ami Christophe, qui vient de faire un retour fracassant avec Olympia 2002 (on en reparlera dans cette rubrique), c'est à un véritable show qu'il convie le spectateur... et, donc, l'auditeur - La Tournée des grands espaces étant un témoignage absolument parfait de ces fantastiques messes noires données par Bashung et ses ouailles durant un et demi.

Deux cds, donc - car chez Monsieur Bashung on ne se fout pas du monde. Le premier aura notre préférence, qui ne contient quasiment pas de hits (une remarquable version de « La Nuit je mens » mise à part) mais atteint des sphères si élevées qu'il aurait quasiment pu paraître en simple et être annoncé comme un album à part entière. Impossible de choisir entre l'harmonica glacial de « Je me dore » ou ce « Sommes-nous » sursaturé ; entre ce « Fantaisie militaire » hanté ou cet « Etrange Eté » décadent. La simple liste des morceaux suffit à donner le tournis tout en soulignant la cohérence de l'ensemble : « Faites monter » (aérien, comme de juste), « Volontaire » (extraordinaire), « Mes bras » en guise de final crépusculaire...

... oui, voilà : crépusculaire. Le mot est lâché ; à l'écouter de ce premier disque on a réellement l'impression qu'on assiste à un concert en plein air et que le jour se couche au-dessus de nous, le roulement inaugural d' « Elvire » ouvrant sur une seconde partie de soirée plus énergique - mais résolument peu festive. Bashung y retrouve alors et la folk et le blues et le rock'n'roll - ou comment glisser tranquillement de la noirceur à cette perversion goguenarde et entendue caractérisant le Bashung versant R&R. « Osez Joséphine », « Vertige de l'Amour », « 2043 »... ça sent le vice autant que la sueur - de quoi sans doute accompagner l'auditeur enchanté au bout de la nuit.

Car au fur et à mesure que progresse le second disque le concert s'enfonce à nouveau dans la torpeur, d'abord sous l'apparence mutine de deux duos avec Chloé Mons (« Faisons envie » et « Le Cantique des cantiques ») puis avec une version sublime du déjà normalement sublime « Madame rêve » qui ne laisse plus place au doute : la nuit est à présent entièrement tombée. Un dernier sursaut avec « Ma petite entreprise » et c'est parti pour une ultime ligne droite placée sous le signe de l'onirisme : « Martine boude », « Bijou Bijou », « Angora » (à pleurer). En toute logique ce n'est pas sur un grand final héroïque que mourra le concert... mais sur « Malaxe », l'un des morceaux les plus sombres et sinueux qu'on puisse trouver dans l'œuvre de Bashung. Effluves jazz et texte désespérément romantique, l'auditeur en reste K.O. A peine s'il se rappelle qu'il n'est que ça - un auditeur. Et qu'Alain n'est pas dans la pièce, en train de gémir pour lui.


👑 La Tournée des grands espaces 
Alain Bashung | Barclay, 2004

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