lundi 4 juin 2007

John Le Carré - L'Autodérision, ou la marque des grands

...
John Le Carré est un auteur à part. Ça n’a rien d’original dit comme ça, et pour cause : l’ex-espion est un de ces rares élus à avoir su allier souffle de la grande littérature populaire et exigences artistiques poussées – en somme ce que le monde littéraire compte de plus noble et de plus brillant.

Mais ce qui le met plus à part encore, c’est cette manière qu’il a eu ces dernières années de faire glisser son œuvre vers autre chose… littéralement : de la faire évoluer. Là où beaucoup de ses contemporains ont fini par sombrer, par écrire par procédés ou tout simplement par prendre un coup de vieux, Le Carré a toujours su rester au top, se remettre en question, se réinventer… Un roman de Le Carré, ça n'est jamais vieillot ni poussiéreux. Parce que son travail s'est développé parallèlement aux évolutions technologiques et artistiques de son époque, parce qu'il a souvent été plus malin et plus inspiré que les autres, parce que la portée visionnaire de ses livres (que ce soit Our Game ou The Constant Gardner) a toujours été indéniable, les meilleurs romans d'espionnages (ou thrillers technologiques, selon la terminologie actuelle) resteront probablement toujours ceux de John Le Carré - tout du moins jusqu'à sa mort. Lui dont la seule frayeur était d’écrire le livre de trop, de finir comme son idole et maître Graham Greene par devenir une parodie de lui-même, en a pris le contre-pied avec génie depuis la fin des années quatre-vingt dix. De manière finalement assez simple : en jouant sur l’autodérision, et s’amusant des attentes du lecteur… bref en se parodiant lui-même volontairement pour éviter de le faire inconsciemment. Cela nous a donné entre autres le remarquable Tailor of Panama et l’excellent Absolute Friends, dans lesquels l’inventeur du roman d’espionnage tourne en dérision le genre qu’il a créé de toutes pièces…


De fait dans Single & Single (qui se situe dans la droite lignée des deux titres susnommés) le héros, Oliver, a sa double vie, ses secrets, ses mensonges et ses trahisons… comme dans tout roman de John Le Carré qui se respecte. Est-ce bien là l’important ? Franchement : non. On n’a cure du destin de ce père (presque) ordinaire qui découvre un matin que cinq millions et trente livres ont été virées sur le fidéicommis de sa fille à peine née… du moment que cela débouche sur des situations drôles et/ou ubuesques.

De ce point de vue le lecteur amateur de décalage so british sera servi : dès le premier chapitre on assiste à une exécution pour le moins originale puisqu’elle est narrée par sa victime dont les idées, c’est le moins qu’on puisse dire, ne sont pas très claires. Tout est du même tonneau : paire de flics branquignols, faux mariage débouchant sur de vraies situations vaudevillesques, morceaux de bravoure au troisième degré, rebondissement invraisemblables, morts simulées… tout ce qui a fait le succès de l’œuvre de John Le Carré a été convoqué ici, mais dans une version légère et pervertie qui ne pourra que ravir.

En résumé, c’est décapant comme de l’Austin Powers, mais ça ne salit pas les mains.


👍👍 Single & Single 
John Le Carré | Hodder & Stoughton, 1999