vendredi 2 mars 2007

Électrocutés vifs

[Mes disques à moi (et rien qu'à moi) - N°63]
Radio City - Big Star (1974)

Il en va de la musique comme de tous les arts : ceux qui inventent un courant restent, les autres disparaissent. Big Star est l’exception qui confirme la règle, puisque le groupe d’Alex Chilton s’est longtemps vu retirée sa part d’histoire de la pop alors qu’il lui a infiniment plus donné que n’importe quel Beatle en solo. Big Star, c’est l’invention de la power-pop. Ça n’a l’air de rien, et ça fait tout : toute la pop nerveuse et électrique qui occupe 80 % des sorties contemporaines découle de là. Cars, Pixies, Grandaddy, weezer, Husker Dü… entre beaucoup beaucoup d’autres ! doivent considérablement à Alex Chilton en général et au second Big Star en particulier. Avant, on faisait de la pop ou du rock. Après, on a fait les deux en même temps : pop/rock est devenu pop-rock. Un simple tiret a tout changé…

Comme tout grand groupe Big Star va affiner sa formule au cours des années. Ainsi la réédition la plus courante de cet album lui adjoint-elle le premier (laconiquement intitulé 1# Record) et permet-elle de voir à quel point le groupe s’est métamorphosé en l’espace de deux ans. Il y a bien sûr eu le licenciement imprévisible de Chris Bell, alter ego de Chilton qui réussit à s’auto-virer du groupe qu’il avait lui-même formé. Mais il y a surtout une reprise en main générale, une volonté d’aller de l’avant, de faire un peu plus que simplement brancher les amplis. Beaucoup plus proche du rock dur (voire du hard rock) à ses débuts, Big Star a résolument travaillé pour devenir une incroyable machine à tresser des mélodies (c’était d’ailleurs le principal contentieux entre ses deux leaders, Bell représentant le versant le plus dur du quatuor). On ne peut que spéculer sur la genèse (paraît-il douloureuse) du second album, toujours est-il que le résultat est là : Big Star sonne désormais comme un cocktail vivifiant d’harmonies vocales façon Beach Boys, de groove façon Gary Glitter et d’électricité diluvienne à la T-Rex. Car Big Star a beaucoup plus emprunté au glam anglais qu’aux musiques américaines. Simplement cette influence a été tellement bien digérée que ça passe totalement inaperçu. Et au final Radio City de sonner comme l’improbable rencontre entre les Beatles et AC/DC…


Le reste, c’est la touche personnelle de Chilton : voix à la tessiture très particulière mixée bien avant, rythmiques constituées de brisures successives et ambiance naïve et insouciante. La parenté avec weezer (dont on peut raisonnablement considérer que Big Star est l’ancêtre) est assez évidente, puisque Rivers Cuomo partage avec son père spirituel une nature torturée débouchant sur des œuvres joyeuses – voire même lumineuses dans le cas de Big Star (le temps de l’improbable « Life Is White » - oui : une chanson heureuse peut-être à pleurer d’émotion).

Mais le génie de Chilton, c’est surtout d’avoir su expérimenter sans en avoir l’air : s’il est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands maîtres ès-pop de son temps, à l’époque, on le voit tout au plus comme un faiseur de tubes surdoué. Radio City est bel et bien l’un des albums les plus riches et sophisitiqués des années 70, seulement ça ne s’entend pas forcément à la première écoute… ce qui fait son charme : le génie discret, y-a-t-il plus remarquable ? De fait le credo de Chilton a toujours été de ne jamais faire primer le travail sonique ou stylistique sur le travail mélodique. Beaucoup ont eu cette prétention avant et après lui, mais autant vous dire qu’à part les Beatles, le Bowie de Hunky Dory, Roxy Music et le Radiohead des premiers albums, ils ne sont pas des dizaines à avoir réussi à jouer ce coup-là. Même les Kinks ou le Velvet n’ont pas réussi. Alors que Big Star, si. Au point même de se discréditer fût un temps, de ne plus être vu que comme un groupe faiseur de hits… là où bien sûr la simplicité de sa musique n’est qu’apparente. L’originalité prime, et hormis peut-être les Raspberries (et encore…) peu de groupes des années 70 ont produit une musique proche de Big Star. Ce qui rend d’ailleurs cette chronique difficile : Radio City est un disque quasiment sans influences. Il serait même sans doute plus facile de vous le décrire en citant ceux qui l’ont imité plutôt que ceux qui l'ont inspiré.

Quelque chose d’assez fascinant avec Radio City est son côté méconnu. C’est-à-dire qu’en soi Big Star est méconnu, mais que même parmi les fans de Big Star Radio City est mésestimé. Après l’explosion de la période Chris Bell et avant la noirceur du troisième disque mythique, Radio City semble coincé entre deux mondes. Un disque de transition ? Même pas : juste un album de pop décoiffante dont pas un seul titre n’est à jeter et dont le son a défini les modes des décennies suivantes. Je m’étonne qu’on ait si peu noté, par exemple, à quel point l’intro d’ « O My Soul » peut être originale, presque dansante, quasiment de la fusion avant l’heure. Je ne comprends pas qu’aucun bassiste à part Flea ne cite jamais Andy Hummel en influence. Je me surprends à ne pas ciller quand les gens oublient de citer « Way Out West » dans leurs listes des pop-songs parfaites. Ou ne songent jamais que la face de la pop aurait été totalement changée si Big Star n’avait jamais publié « September Gürls » (par ailleurs son plus grand tube). Décidément, quelque chose cloche. Comme un flambeau qui n’aurait pas été transmis à un moment donné. R.E.M. a bien essayé, reprenant « September Gürls » dans les années 80 et provoquant une première reformation qui n’intéressa personne. Puis Teenage Fanclub dans les années 90 (mais bon… Teenage Fanclub n’est pas spécialement le genre de groupe à attirer les foules en soi, alors d’ici à réhabiliter Big Star...). Et puis plus rien. Jusqu’à la reformation du début des années 2000 et la publication il y a deux ans du mésestimé In Space, quatrième album lorgnant résolument vers le Big Star de… Radio City ! Qui compose d’ailleurs, avec encore le catchy « You Get What You Deserve » ou l’éternellement charmant « I’m in Love with a Girl », l’essentiel des prestations du groupe au vingt-et-unième siècle. Comme quoi…

Non vraiment, tout semblait réuni dès le départ pour faire de Radio City un album culte, dans la mesure où il n’a même pas vraiment de continuité dans l’œuvre d’Alex Chilton. Comme si cette musique à la fois teigneuse et sublime était gravée pour l’éternité sur un unique disque. Comme si dans le genre il avait été impossible de faire mieux. C’est peut-être pour ça qu’aujourd’hui, tous les albums de power-pop se ressemblent…


Trois autres disques pour découvrir Big Star :

1# Record (1972)
Third/Sister Lover (1978)
In Space (2005)

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