dimanche 29 mai 2022

Daniel Johns - Expect the Improbable


Inutile de faire comme si que. Vous aimez les rédemptions, moi aussi, tout le monde les aime. Vous aimez les mecs qu'on a expédiés au fond du trou, les comebacks improbables et les résurrections que personne ne réclamait. C'est dans l'ADN de n'importe quel amateur de pop music. Pour cette raison et quelques autres, vous allez adorer le nouvel album de Daniel Johns. Et si ce nom vous arrache un qui ça ? dubitatif, c'est encore mieux.

Le cas Johns a ceci de fascinant qu'il en prit aussi plein la gueule qu'il nous en colla dans les esgourdes – ce n'est pas rien tant l'ex-ado star a très sévèrement gonflé tous les gens de ma (sa) génération. Non seulement personne n'attendait un album de Daniel Johns en 2022, mais les personnes en ayant quoi que ce soit à foutre se comptent certainement sur le bout des doigts – pour ne pas dire que la moitié des gens lisant ces lignes le pensait sans doute déjà mort. Rassurez-vous : vous n'êtes pas les seuls à ne plus avoir entendu le son de sa (belle) voix depuis le dernier album de silverchair il y a quinze ans et à n'avoir éprouvé ni manque ni même la plus minimale conscience de ce que le gars avait plus ou moins disparu de la circulation. En fait, en lisant son nom et en voyant la pochette de FutureNever, vous vous êtes probablement demandés s'il ne s'agissait pas d'un homonyme (à moins que le titre tout naze vous ait mis la puce à l'oreille).


Cela en dit long sur ce que représentèrent en leur temps Daniel Johns et silverchair. Détestés à l'époque de leur puberté pour incarner le signe ultime de la dissolution du grunge dans le mainstream, les morveux australiens catapultés en quelques mois sur le toit du monde n'ont en réalité laissé qu'un souvenir vague, ni bon ni mauvais, quand quelques uns de leurs contemporains ont au moins à leur palmarès de provoquer des cauchemars à toute une génération de quadras à la simple évocation de leurs noms. silverchair, non. Le temps de l'animosité est depuis longtemps passé. N'en reste qu'une poignée de chansons de seconde division principalement concentrées sur les deux premiers albums, pas si pourries avec le recul bien que pompées sur à peu près tous les A-listers de l'époque (tout spécialement Soundgarden et Pearl Jam), que bien entendu ils assuraient dans les interviews ne jamais avoir écouté – eux les fans inconditionnels de Led Zep, Sabbath et tout un tas d'autres déjà splittés au moment de leur naissance. À la fin des années 90 et alors que certains commençaient à les prendre au sérieux, silverchair furent à un cheveu de devenir Muse à la place de Muse, mais tandis que chez les plus grands la mégalomanie se nourrit de la dépression et réciproquement, Daniel Johns, lui, eut l'amabilité de se contenter d'être dépressif. On l'en remercia chaleureusement et, après trois autres albums partagés entre le bon Queen et le mauvais XTC (mais avec on suppose l'ambition inverse), on s'autorisa à l'oublier.

Dans toute histoire normalement rock'n'roll à ce stade, l'artiste maudit part en hôpital psychiatrique et revient cinq ans plus tard avec un album acoustique sur lequel sa voix désormais rocailleuse égrène en un grognement souffreteux la litanie des stigmates laissés sur sa peau tatouée par le succès (et un peu beaucoup la drogue, lorsqu'il est de bonne foi). La trajectoire de Johns vrille ici, mais est-ce si surprenant de la part d'un type qui fit autant d'efforts pour avoir un succès intersidéral alors qu'il ne supportait absolument pas le succès ? Sans doute parce qu'il continuait de bénéficier d'une confortable assise locale (silverchair fut tout de même le seul groupe de rock australien avec INXS à rivaliser avec AC/DC en terme de rayonnement mondial, ça vous marque un peuple) et qu'il a toujours été un garçon trop bien élevé pour être une bonne rockstar (le genre faire la Une des tabloïds pour avoir commis un excès de vitesse à 80 km et à connaître sa première incarcération pour DUI à quarante balais en s'excusant platement), Daniel Johns s'est simplement tu pendant une décennie, réapparaissant juste occasionnellement pour évoquer en quelques mots ses combats contre l'anorexie et l'arthrose au bras de mannequins possiblement conçues sur "Tomorrow". Le cynisme de cette dernière remarque ne devant pas masquer la sincère empathie que le gars inspire désormais : aucun musicien ayant sa notoriété, ses relations et ses moyens ne reste mutique durant aussi longtemps simplement par choix.
 

Le Daniel Johns qu'on retrouve en 2022 a passé la quasi totalité des années 2010 enfermé en lui-même, lâché par son corps et martyrisé par ses diverses pathologies mentales. Il a lamentablement foiré sa précédente de tentative de comeback en 2015 et à 43 ans, il en fait facilement dix de plus. La vitalité de son FutureNever, gavé jusqu'à la moelle épinière de collaborations palliatives, a quelque chose d'aussi miraculeux que précaire, comme son contenu. Car s'il ne faisait pas beaucoup de bruit ces dernières années, nul doute que Johns écoutait en silence. Du R&B, de la synth-pop, du rock psyché. Tout ce qui cartonnait (ou paraissant un tant soit peu dans le coup). La manière dont il recrache tout cela avec à peu près dix ans de décalage est stupéfiante. Daniel Johns est un imitateur. Ce n'est pas une nouveauté. Il n'a jamais été beaucoup plus qu'un formidable plagiaire – c'est certainement au-delà de ses bulletins de santé ce qui aura le plus handicapé son étrange carrière. Il n'est visiblement pas capable de nous dire qui il est, en revanche lorsqu'il a choisi qui il voulait être, il est capable de se montrer tout à fait brillant. Pour FutureNever, il s'est nourrit de Drake, de Father John Misty, de MGMT, de The Weeknd... jusqu'à réussir pour la première fois à surclasser ses idoles de jeunesses (vous savez : ces groupes qu'il était le seul à n'avoir jamais entendus en 1995), incapables de se sortir du carcan d'un certain heavy rock devenu routinier (on pense à la tentative R&B cataclysmique de Chris Cornell en son temps, ou au dernier album des Pumpkins et son virage synth-pop seulement à moitié réussi). En d'autres termes : celui qui à 15 ans sonnait comme un vieux briscard revenu de tout et semblait déjà has-been à 25 est parvenu à publier à peu près tout sauf un album de vieux ringard se la jouant intemporel pour masquer le fait qu'il soit dépassé. Et il est à peu près seul dans sa génération à pouvoir s'en targuer quand toutes les autres gloires des années 90 sont désormais soient mortes, soit figées dans un univers parallèles où le temps s'est arrêté en 1997. Et puis merde alors : quelle prod !

Entendons-nous bien : cela ne fait pas de FutureNever un incontournable chef-d’œuvre, ni même un album de premier ordre. On a beau ne jamais avoir été trop sûr de qui était réellement Daniel Johns, il n'est pas exempt d'un naturel difficile à chasser. Son comeback est à l'image de ses œuvres précédentes : aussi intrigant que douteux, ponctuellement brillant et fréquemment embarrassant. Avec ses improbables vocalises, "Reclaim Your Heart", le titre inaugural, est un résumé presque parfait non seulement de l'album, mais de tout ce que l'on a toujours ressenti à l'écoule des chansons de Johns : la beauté y tutoie le ridicule, et la sincérité désarmante y est en conflit permanent avec les postures les plus horripilantes. Certains morceaux sont catchy à s'en griller le cerveau ("Where Do We Go?", "Cocaine Killer") quand d'autres (au hasard : "D4NGRB0Y") donnent envie de se planquer. D'une manière générale, si Johns réussit souvent à s'extirper de son côté poseur tête-à-claques pour enfin toucher l'auditeur, il manque cruellement de cette élégance inhérente aux grands songwriters et les autorisant à ressortir immaculés d'une baignade de quarante-cinq minutes dans les eaux vaseuses du mauvais goût musical. Même les progrès de la génétique de l'auto-tune ne sauraient faire d'un âne un cheval de course : en dépit de sa sensibilité exacerbée, Daniel Johns a toujours été un bourrin ne brillant pas par la finesse de ses mélodies même et surtout lorsqu'il s'y essayait – c'est le cas ici comme c'était le cas autrefois du temps de silverchair, dont toutes les meilleurs chansons étaient comme par hasard des power-ballades (et le mot "power" était vraiment à prendre au sens littéral du terme). FutureNever pas plus que Neon Ballroom n'est une œuvre aussi délicate que paraît l'être son auteur en interview. C'est paradoxalement tout à l'honneur de ce dernier d'avoir enfin (presque) cessé d'essayer de surjouer le mec avec des fêlures pour se contenter de faire ce vers quoi son talent l'a toujours porté : du putain de bon rock FM.


5 commentaires:

  1. Oui il est pas mal cet album (et le CYR des Pumpkins était excellent) mais je me dis, déjà que les jeunes groupes ne s'intéressent plus au rock si même les vieux ne veulent plus en faire c'est un peu triste non?
    Content de te relire sinon.

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    1. Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.

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    2. Bof. Le rock, c'est cyclique. On est tous les deux assez vieux pour le savoir. Ce n'est pas important, qu'on joue du rock ou pas, que ça intéresse les gamins ou pas. Ça reviendra... ou pas, personnellement je m'en fous pas mal.

      Après si tu entends par-là que le mainstream de 2022 frise le vide abyssal, je peux te rejoindre. Ce n'est pas nouveau. Mais c'est devenu encore pire que quand c'était pire.

      CYR n'était pas excellent, n'abuse pas non plus. Il était beaucoup mieux que ce qu'on en a dit, et c'était sûrement le meilleur disque des Pumpkins depuis des lustres, mais enfin... 20 morceaux, quoi...

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  2. ça fait plaisir de te voir de retour, très étonnant de te voir chroniquer un album de johns vu comment tu as flingué le neon ballroom. Mais c'est vrai qu'il y a ce truc un peu honteux avec silverchair je suis d'accord notre adolescence n'est pas toujours glorieuse, à noter qu'il avait fait un truc r n b très improbable et méga poseur depuis leur dernier album. je n'aurais probablement jamais écouté cet album sans toi, donc merci!

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    1. Merci de noter que l'improbable du titre ne renvoyait pas forcément au disque ou à l'artiste ;-)

      Je suis le premier étonné d'avoir ne serait-ce qu'écouté cet album (dont j'ai failli me débarrasser avant même de le lancer, d'ailleurs). J'avais vaguement entendu le précédent (Talk) mais je ne suis même pas certain d'être arrivé jusqu'au bout. Et ce qui est encore plus étonnant, c'est que j'avais relu il y a quelques semaines l'article sur Neon Ballroom (qui date tout de même d'il y a 13 ans) et que même si sur la forme, je l'aurais écrit autrement aujourd'hui... sur le fond, je me suis dit que je n'avais pas réellement changé d'avis.

      Pourtant au-delà de toute considération rationnelle, ce FutureNever m'a happé, je me le suis repassé au moins dix fois de suite (et même probablement vingt pour certains morceaux). Cela n'arrive pas souvent quel que soit l'artiste, donc ça voulait bien dire quelque chose. Après ça reste un disque très imparfait qui part un peu trop dans tous les sens. Tu as raison de noter qu'il y avait déjà une vibe relativement similaire sur Young Modern (qu'avec le recul je considère comme le meilleur disque de silverchair avec le premier... ou disons le moins bof), mais c'était beaucoup moins maîtrisé et surtout plombé par la prod de Nick Launay (dont je sais bien qu'il était plus ou moins le quatrième membre non-officiel du groupe, mais qui n'avait rien à faire sur un disque de ce genre).

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