lundi 6 novembre 2017

Halt and Catch Fire - Trop Humain After All

[Taux de spoil : 78,7 %] Halt and Catch Fire méritait un hommage. En dépit de sa première saison toute… jaune. Malgré cette impression récurrente que chaque season finale aurait pu marquer la fin de la série.

Halt and Catch Fire méritait un hommage parce qu’à l’instar de Masters of Sex (qui s’est conclue l'an passé sans avoir droit au sien), elle était la meilleure série normale de son époque. La meilleure série imparfaite. La n°1 au classement des séries qui n’étaient pas des chefs-d’œuvre mais qui étaient tout de même vachement bien. Elle n’a jamais tenu toutes ses promesses, mais alors que d’autres, plus ambitieuses sur le fond et prétentieuses sur la forme, se le seraient vu reprocher jusqu’au bout, Halt and Catch Fire a été sauvée par le (relatif) anonymat dans lequel elle s’est ébrouée durant quatre années. Lourdement comparée à Mad Men à ses débuts tant les similarités, peu subtiles, donnaient le sentiment qu’AMC cherchait à placer un produit de substitution à quelques mois de la fin de sa marque phare1, la série créée par Christopher Cantwell & Christopher C. Rogers s’avéra au fil du temps en être presque l’antithèse. On a souvent dit ici que Mad Men n'était pas une série sur le rêve américain ; elle ne l'en épousait pas moins pleinement, racontait bel et bien une success story, se concluant même en plaçant tous ses héros en situation de réussite professionnelle. Halt and Catch Fire, elle, racontait une chute, inexorable. Une chute ou, plus exactement, un rodéo. L’histoire de gens qui réussissaient, oui, mais jamais très longtemps et qui finissaient toujours par se retrouver seuls et sans rien avant de remonter en scelle, et ainsi de suite. "L'une des nombreuses choses que j'ai apprises", dit Donna dans la plus belle scène du final, "c'est que peu importe ce que vous faites, il y a toujours quelqu'un au coin de la rue qui fait pareil en mieux." Halt and Catch Fire était une série sur la lose absolue, qui ne veut pas lâcher, qui vous colle à la peau. Quand Mad Men n’oubliait jamais la dimension profondément mythologique liée ici à l’époque, là aux marques, là encore aux objets ou aux sons, Halt and Catch Fire restait toujours à dimension humaine - mais vraiment : trop humaine.

C’est ce qui la distingua avec le temps (disons : à partir de la saison 2, la première brillant par une froideur qui lui fut beaucoup reprochée et explique sans doute qu’une grosse part du public et de la critique s’en désintéressa assez vite) d’une concurrence câblée où plus que jamais le concept paraît prévaloir sur l’humain. Regardez ce qui marche vraiment sur le câble en 2017 : c’est éloquent. Halt, comme Masters of Sex ou The Americans, était d’une autre trempe - en fait, ces séries auraient obnubilé l’attention des critiques, tout raflé aux cérémonies de prix, si seulement elles avaient été diffusées avant 2010. Elles étaient de grands hits du câble comme on en voyait sur HBO à l’époque où HBO était LE HBO. Assez marrant de se dire que Halt fut une série en retard d’une époque quand, précisément, elle raconte l’histoire de gens toujours en avance.


Trop humaine, disions-nous, car au moment de conclure une quatrième saison qui restera sans doute un peu à part du reste en raison de son éloignement temporel2, il n’y a plus que cela à voir. Halt and Catch Fire a toujours eu un handicap sévère : son jargon est incompréhensible pour la plupart des gens, y compris ceux croyant s’y connaître pas trop mal en informatique. Petit à petit, elle a appris à l’utiliser. Le doser. Et par le fait à définir ses personnages autrement qu’à partir de leurs compétences techniques réelles ou supposées. Je soulignais plus haut que la saison 1 était assez froide : elle l’était en partie parce qu’elle était une série sur un milieu professionnel et sur une époque donnée avant d’être une série sur des personnages puissants. Menacée d'annulation avant même son dixième épisode, elle ne survécut, cela ne manque pas de sel compte-tenu de son sujet, qu'au gré d'une mutation profonde. Une authentique réinvention, notamment dans le traitement de ses personnages féminins, alors très stéréotypés et assez nettement placés dans l'ombre des deux héros mâles. Vous avez abandonné Halt and Catch Fire à la fin (ou au milieu) de sa première saison ? Sachez que vous n'avez par conséquent aucune idée de ce que peut être cette série qui, à partir de la suivante (probablement la meilleure des quatre) rectifie tous ses défauts initiaux de programmation. La saison 2 n’était pas qu’une des meilleures saisons de série de ces dernières années : elle était aussi un brillant correctif, presque un hard reboot, replaçant les personnages en perspective, accordant une réelle importance à ceux qui paraissaient les plus embryonnaires (Donna et Boz, en particulier3), redéfinissant tous les enjeux, changeant même complètement la manière de filmer. A partir de là, tout coulait de source : Halt and Catch Fire n’était plus une série sur l’explosion de l’informatique mais sur l’explosion des vies des rôles secondaires d'une histoire balbutiante, losers inconscients de l’être (ou incapables d'accepter leur rang), qui ont toujours la bonne idée au bon moment (c’est-à-dire avant tout le monde) mais sont incapables de la faire fructifier, principalement parce qu’ils sont plus ou moins inaptes les uns aux autres. C’est particulièrement frappant dans le cas de Cameron, un peu irritante en saison 1 et qui, depuis la saison 2, est devenue le personnage le plus fascinant de la série. Cameron est géniale, oui, au sens de Génie. Mais être une génie ne sert déjà plus à rien dans le monde que les années Reagan sont en train de bâtir.


Cette thématique se retrouve évidemment dans la dernière saison, et l’on mesure avec étonnement le chemin parcouru non par la série elle-même (dont le niveau système s’est depuis longtemps stabilisé), mais par ces personnages dont la richesse saute d’autant plus aux yeux qu’on ne les aimait pas forcément au départ. Tous ont évolué, mais aucun ne l’a fait dans la direction que l’on aurait supposée. A la fin de la saison 2, on pouvait légitimement imaginer que Joe finirait riche ou mort, dévoré d’une manière ou d’une autre par son ambition ou son cynisme. Il n’a jamais été aussi apaisé que dans la saison 4. Certes, il a tout détruit sur son passage pour en arriver-là, c’est l’un des principaux rouages de la série : les interactions de ses héros comptent plus que leurs individualités et il y a tout de même quelque chose d’assez perturbant à constater que les deux personnages que la fréquentation des autres a le plus corrompu sont Donna et Boz, soit les deux plus équilibrés du quintette, ceux qui n’étaient pas des rêveurs idéalistes mais des pragmatiques tentant de leur arrimer solidement les chevilles au sol. Ainsi dans les dernières instants du final, c'est bien Donna, celle-là-même qui voulait autrefois faire garder les pieds sur terre à son mari, qui rattrape Cameron en lui disant qu'elle a une idée. Une de plus.


Dans une autre série, ce constat d’une grande amertume aurait quelque chose de très sombre. Le final ne laisse ici aucune place à l'ambiguïté : ces personnages ont tous échoué, aucun d'entre eux n'est heureux. Pourtant, il y a quelque chose d'étrangement satisfaisant dans ce dénouement. Parce que Halt aura été d'une parfaite cohérence vis-à-vis d'elle-même.

Si elle a particulièrement impressionné ces dernières années, c’est en effet dans la réelle complexité (et la complexe réalité) de ses antihéros, sur lesquels elle a eu la grande intelligence de toujours rester concentrée, ne leur adjoignant qu'un nombre très restreint d'adjuvants. Les cinq personnages de Halt ne sont pas des personnages de série : ils ont quelque chose de terriblement nous-mêmes, dans leurs fêlures, dans leurs pulsions contraires, dans leurs facettes les plus inconciliables. Gordon, notamment, est profondément touchant dans le paradoxe qui l'anime, cette envie d'entreprendre contre l'évidence, si ce n'est contre sa propre nature (ingénieur doué mais rapidement dépassé par ses contemporains, il excelle surtout dans son rôle de père et finit toujours par échouer faute d'être capable de voir plus grand). Tous, sans exception (si : Boz jusqu’à cette saison 4), ont la particularité finalement assez rare d’être à la fois attachants et repoussants, d’être capables d’être bouleversants un instant pour devenir d’insupportables connards durant la scène suivante. Sans qu’on ait envie de leur en tenir rigueur. Comme on le ferait avec nos propres amis. Et c'est exactement ce que l'on ressent durant les quatre minutes interminables où ses proches apprennent chacun à son tour que Gordon est mort (4x07, "Who Needs a Guy"). Tout est banal dans cette fin d'épisode et dans le même temps, bouleversant tant cela nous semble proche. Exactement comme un ami dont on sait qu'il est malade mais qui pète toujours la forme quand on le voit, on avait fini par oublier que Gordon était en sursis depuis le milieu de la saison 2. On avait même pu croire, à différent moments, que Joe ou Boz y passeraient avant lui. On aurait dû être préparé et on le prend en pleine face, au moment où l'on ne s'y attendait plus du tout, avec la même surprise et la même violence que les autres - les vrais amis de Gordon. La série a beau jeu, dès lors, d'insister dans ses deux derniers épisodes sur l'importance du groupe, du partenariat... sur la prédominance des personnes sur les concepts (on y revient). Elle joue sur du velours. Malgré certains défauts (Halt and Catch Fire n'a quasiment aucun mauvais moments, mais elle en a aussi, finalement, assez peu qui soient vraiment GRANDS), elle est parvenue à créer un lien profond, une véritable relation entre ses personnages et le spectateur. Ces dernières années, elles sont assez peu nombreuses à pouvoir en dire autant.




👍👍 Halt and Catch Fire (saison 4)
créées par Christopher Cantwell & Christopher C. Rogers
AMC, 2017


1. Encore la plupart des gens ignoraient-ils que plusieurs de ses scénaristes étaient des anciens seconds couteaux de Mad Men.
2. Le début de la saison 4 ajoute une nouvelle ellipse à celle qui avait déjà eu lieu en fin de saison 3, tant et si bien qu’entre le 3x08 et 4x01, soit en trois épisodes, sept années se sont écoulées.
3. D'ailleurs, si vous vous êtes arrêtés à la saison 1, vous ne vous rappelez probablement pas du tout qui est Boz.

16 commentaires:

  1. Ah! Bonne surprise cet article, je pensais vraiment pas qu'on y aurait (justement parce qu'on y avait pas eu droit pour MoS).

    J'en partage tout même si en fait j'ai pas tellement aimé cette saison (à part les 3 ou 4 derniers épisodes).

    Halt était peut être ma série préférée de ces dernières années, en tout cas vraiment celle que j'attendais avec impatience à chaque rentrée. Et oui, les personnages, c'est pour eux qu'on regardait, tout tournait autour d'eux et ils étaient "puissants".

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    1. Qu'on y aurait DROIT punaise, un jour j'arrêterai de bouffer les mots :D

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    2. Ça me fait toujours un peu sourire quand quelqu'un vient dire ici qu'il "attendait cet article" ou, au contraire, qu'il ne s'y attendait pas. C'est flatteur, hein, toutes ses attentes, mais honnêtement moi-même je ne peux trop vous dire à quoi vous devez attendre la plupart du temps. Je ne savais pas moi-même si j'allais écrire un article sur la fin de Halt and Catch Fire avant d'avoir la fin de Halt and Catch Fire. D'ailleurs, j'étais persuadé l'an dernier que vous auriez droit à un article sur la fin de Masters of Sex ;-)

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  2. Totalement en phase avec cet article. Halt & Catch Fire mais n'était pas parfaite mais c'était une série "spéciale" dont les personnages vont beaucoup me manquer.

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    1. "Spéciale", oui, voilà... c'est joliment dit, pourquoi je m'emmerde à faire 20 pages ? ;-)

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  3. Bon article. Cette série n'a vraiment pas eu le retentissement qu'elle aurait mérité (même si j'ai eu l'impression que sur la fin, pas mal de sites ont quand même marqué le coup).

    Dommage qu'avec un tel "taux de spoil" cet article ne risque pas de convertir beaucoup de gens ! Vous perdez la main, monsieur le Golb ;)

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    1. Vous savez, le taux spoil ne veut un peu rien dire. Là, je révèle la mort d'un personnage et cite une phrase du final, ça suffit dans mon esprit à mettre un taux de spoil élevé, mais dans le fond quand je relis je n'ai pas l'impression de spoiler tant que ça... je dois préciser qu'à titre personnel, sauf dans quelques cas, je suis assez peu sensible aux spoilers, si une série est gâchée par le fait de révéler des éléments de son intrigue, j'ai tendance à penser que c'est surtout la faute de la série plus que celle de la personne qui en parle...

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  4. De mémoire, je crois n'avoir lu aucun article hexagonal au sujet de cette série qui est restée dans l'ombre jusqu'à sa conclusion.

    MERCI :)

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  5. Aucun article hexagonal qui revenait sur la conclusion de la série, of course ^^

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    1. Of course, of course... j'en sais rien en fait, comme je n'étais pas à jour je n'ai pas vraiment attention (mais il me semble en avoir vu passer un ou deux quand même, quoique pas sur de "gros" sites). C'est vrai qu'en gros, on ne parlait quasiment plus de la série depuis deux ans, de manière assez inexplicable en plus. J'ai toujours pensé que Masters of Sex n'avait pas le succès qu'elle méritait en raison de son sujet qui dérangeait beaucoup plus que ce que les gens voulaient bien avouer, en revanche pour Halt and Catch Fire je n'ai jamais vraiment eu d'explication, si ce n'est que la saison 1 n'était pas très accrocheuse.

      (et pour The Americans, je n'en ai carrément aucune !)

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    2. Je pense que tu as bien cerné la chose: MOS a eu une presse dithyrambique lors de son lancement puis est totalement passée aux oubliettes (moi-même, je suis encore à la bourre) et HACF a, oui, payé le tribut de sa première saison. Elle ira rejoindre le camp (déjà bien bondé) des œuvres que l'on redécouvrira plus tard à leurs justes valeurs.

      Quant à The Americans, j'ai bien une explication qui vaut ce qu'elle vaut : je pense qu'elle a été accueillie comme une sorte de prolongement de Homeland (agents infiltrés, série d'espionnage/d'action etc.) alors que, bon, on comprend bien vite que ce n'est pas le cas du tout et que l'essentiel se joue ailleurs.

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    3. J'ai un ami qui pense que le problème de The Americans découle de son sujet, du fait que le "communisme", aux États-Unis, reste un épouvantail, un truc tendancieux et pas du tout aussi anodin que pour nous.

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    4. Cela dit ton explication est intéressante. Et de fait, les deux ou trois premiers épisodes de The Americans peuvent laisser penser qu'il s'agit d'un thriller d'espionnage, ce que la série n'est que par intermittence.

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  6. Forcément, je n'ai pas lu l'article, car je viens de me mettre à la dernière saison il y a 3 jours (et vu mon rythme d'escargot, je n'ai vu que deux épisodes).
    Je trouve très touchants les échanges téléphoniques entre Cameron et Joe.
    Et pour revenir sur les saisons précédentes, H&CF est une de mes séries préférées de la décennie, clairement.
    Elle est aussi celle à laquelle je pense directement quand on me demande (ce qui n'arrive jamais) quelles séries réussissent aisément le théorème de Bechdel.

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    1. Ah ah, j'aime beaucoup ton petit "(ce qui n'arrive jamais)".

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