vendredi 2 août 2013

Jay Reatard, celui qui aurait pu

[Mes disques à moi (et rien qu'à moi) - Hors-série N°11]

J'ai découvert Jay Reatard sur le tard (haha), et il m'a immédiatement paru sympathique. Parce qu'il a à peu près tout foiré soit donc, selon le vieil adage rock'n'roll, tout réussi. Parti trop tard et mort avant d'avoir pu penser à arriver, le garçon de Memphis n'a eu le temps de rien, certainement pas de décevoir - à peine de laisser espérer. Bing ! une petite O.D. pile au moment où la célébrité commençait à dépasser les frontières, et l'affaire était entendue. Maxi loser du rock moderne, celui que d'autres que lui rêvaient en Kurt Cobain de la pseudo-génération Internet n'aura finalement pas eu le temps d'être cool, branché ni même génial. Hyper-prolifique mais bordélique et souillon comme pas deux, il est parti en laissant pléthore de singles tout mal enregistrés (voire pas enregistrés du tout) et dans le même temps si peu pour entretenir la légende que même la gloire posthume lui aura été interdite. Éternellement balbutiant, irrémédiablement embryonnaire, il reste à jamais celui qui aurait pu, qui aurait dû et qui peut-être aurait fini par. Se plonger dans sa discographie, chaotique, (forcément) incomplète, (souvent) incompréhensible, c'est se confronter à l’infinité des possibles : on en sort tout à la fois inquiet et émerveillé.


Ses deux albums sous son nom, Blood Visions et l'involontairement prophétique (ou quasi-métonymique ?) Watch Me Fall, les deux compiles de singles sorties respectivement chez In The Red et Matador, sans même parler de ses innombrables groupes et projets... sont autant de promesses, de coups de génie comme de flops. Des trucs - plus que des œuvres - enregistrés comme Hugo écrivait : dans un élan, une impulsion, égoïste et boulimique et fiévreuse. Capable de quasi perfection pop autant que de bourrinage régressif, visiblement inapte à choisir lequel des deux était le plus jouissif, Reatard est probablement devenu un grand artiste à chansons par paresse plutôt que par envie, si ce n'est pour l'unique raison qu'il n'a pas eu le temps d'enregistrer un Grand Album avec tout plein de majuscules - même si Blood Visions et Watch Me Fall n'en sont jamais bien loin. C'est justement et paradoxalement ce qui les rend encore plus attachants, comme souvent les ouvrages d'artistes morts avant d'avoir pu se renier, enregistrer des albums acoustiques assis ou faire la Une de Rolling Stone. Du point de vue de l'humain, c'est entendu, c'est trop mega triste et horrible et tout et tout. Pardon aux familles toussa, mais niveau symbolique et rock'n'roll, et étant entendu que le second n'est souvent qu'affaire de la première, cela confère aux travaux-qui-n'en-étaient-pas de Reatard une forme de pureté insolente - et surtout inaltérable. "Pureté" n'étant probablement pas le terme le plus indiqué tant les chansons du jeune homme, sous leurs dehors excités et rentre-dedans, sont de petites fables malades et anxieuses. Les cauchemars y occupent une place non-négligeable, les gens sont souvent très bizarres et inquiétants, les amoureuses sont quasi impossibles à regarder dans les yeux et le monde, d'une manière générale, n'est qu'une immensité effrayante. Ça sonne frais et ça sonne pop (particulièrement sur les deux albums susmentionnés), mais dès qu'on gratte un peu ne reste qu'une mélasse de honte, de culpabilité ou d'incompréhension. "It's Such a Shame", "Rotten Mind", "Night of Broken Glass"... la plupart des titres fonctionnent sur une dichotomie entre l'aisance des riffs (Reatard s'y connaissait comme personne pour torcher des mélodies punk tellement limpides que même les Ramones en auraient rougi) et la complexité de sentiments qui semblent toujours plus ou moins empêtrés, incapables de prendre leur envol car déjà à la base incapables d'être formulés. Amusant tout de même, venant d'un artiste qui prétendait - principalement pour la galerie et peut-être en partie pour se protéger - que ses chansons ne racontaient à peu près rien de pertinent et qu'il ne fallait pas les prendre au pied de la lettre. Mon cul. Il suffit de prendre à peu près n'importe quel morceau de n'importe quel disque ("Man of Steel", "Can't Do It Anymore", "I Ain't Gonna Save Me", "All Wasted", "Not Your Man"...) pour entrevoir un malaise, une incertitude, une névrose parfois profonde que le songwriter s'amusait à dissimuler derrière les pochettes craignos et les clips outrageants, fondamentalement trop ironique et distancié, sans doute, pour oser étaler ses tourments au premier degré.


Pas étonnant qu'il me soit paru immédiatement sympathique... loin des postures torturées de certains autres que l'on ne nommera pas pudeur (et aussi parce que la liste serait très longue), Jay Reatard composait avec un "Nightmares" ou un "Faking it" une musique de mec mal dans ses pompes, qui ne se sent foncièrement pas tout à fait normal mais n'aurait pas l'outrecuidance d'en faire tout un fromage et n'allait pas se priver de coucher sur disques ses fantasmes les plus moins avouables et les plus morbides - sait-on jamais qu'un refrain-killer puisse s'en dégager ? Ironiquement - mais qu'est-ce qui n'est pas ironique dans son cas ? - c'est sans doute ce qui l'aura(it) empêché de devenir à terme l'idole des adolescents en fleurs et d'afficher sa tronche de cake sur des posters. Pas assez viscéral, trop malin, trop décalé et foutraque et tant d'autres choses encore. Mais ça aussi, bien sûr, il aurait pu. Au final, il aura été un type méconnu jusque dans la mort, ayant en tout et pour tout gratté une grosse trentaine de très grandes chansons paumées au milieu de trucs que même ses fans n'écoutent jamais, et que d'autres cherchent en vain, frappés de la fièvre complétiste qui saisit tout passionné de pop lorsqu'il tombe sur un artiste capable de bâtir des univers entiers en deux minutes et dix-neuf secondes d'un "Rotten Mind".



Jay Reatard en cinq disques, parce qu'à quoi bon se priver ?

Teenage Hate (The Reatards, 1998)
Blood Visions (2006)
Singles '06-07 (2008)
Matador Singles '08 (2008)
Watch Me Fall (2009)

21 commentaires:

  1. Ah ! Celui là je l'attends depuis longtemps et je ne suis pas déçu :-)

    J'aime beaucoup ta vision même si ce n'est sûrement que ça.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Quoi ??? Tu veux dire que ma vision ne serait pas La Vérité Absolue ???

      Il y a vraiment du relâchement, chez les lecteurs du Golb :-(

      Supprimer
  2. Bon article.
    Petit bémol, je trouve que tu passes un peu vite sur les groupes avant qu'il publie sous son nom. Il y a quand même quelques très bonnes choses (quand on les trouve) !
    Mais c'est chipoter ;)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je n'en parle pas explicitement parce que dans le fond, musicalement, ce n'est pas si différent (juste beaucoup plus cradingue). Mais tu vois je cite quand même "Not Your Man" par exemple, qui est une chanson des Reatards.

      Supprimer
  3. Goddamn article!

    Par contre "parti trop tard"...il a commencé la musique à 15 ans, fallait encore plus tôt?? ;)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Justement : il est parti trop tard par rapport à sa prolificité et sa précocité. La plupart des trucs qu'il fait avant 2004/2005 sortent soit en autoprod soit sur des labels tellement minuscules qu'on n'est même pas sûr qu'ils existent. On peut difficilement dire que le mec essaie de faire carrière. Quand la plupart des gens découvrent son existence, le mec a déjà 26/27 ans (après tu as toujours des tas d'articles qui vont te dire que c'était une légende de l'underground avant ça... ce qui n'est pas totalement faux, d'ailleurs, mais quand tu cherches sur les sites qui te disent ça, en général, tu constates aussi que son nom n'était jamais apparu avant cette époque (je suis taquin ce matin ^^)). Comme souvent avec les artistes cultes (et de surcroît morts !) tu auras toujours 90 % des gens qui te diront qu'ils l'écoutent depuis toujours qui en fait l'ont découvert en même temps que tout le monde ^^ Je connais quand même très très très très très peu de gens qui avaient même jamais entendu son nom avant Blood Visions, je m'inclus d'ailleurs dedans car j'avais entendu - je crois - un disque des Lost Sounds à l'époque et honnêtement j'étais totalement passé à côté.

      Supprimer
  4. J'aime quand le Golb fait dans le social :-D

    C'est un peu comme moi avec mes films que quasiment personne n'a vu :-P

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'ai été condamné à des travaux d'intérêt général, faut dire... pas toi ? ^^

      Supprimer
  5. J'avais jamais écouté ce Jay Reatard, je savais même pas qu'il était mort.

    En tout cas ça m'a rendu triste et en écoutant Blood Visions cet aprem' (et surtout Nightmares) ça m'a fait penser aux Heartbreakers. Cette espèce de perfection pop et punk là, un peu comme It's Not Enough (qui doit être une de mes chansons préférées de tout les temps).

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, je vois très bien ce que tu veux dire.

      Supprimer
  6. Tu penses bien que ça a jamais été mon truc Jay Reatard...

    Mais ce qui me surprend un peu finalement, ou pas quand on écoute ses disques, c'est que je n'ai pas l'impression que contrairement à bon nombre d'artistes décédés prématurément, il bénéficie d'un gros culte posthume. J'avais même eu l'impression que la petite hype à laquelle il avait eu droit à un moment s'était estompée et que son décès fut peu médiatisé. D'un autre côté, je ne lis sans doute pas la bonne presse, papier comme virtuelle...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Totalement. En fait, il est mort pile quand la hype commençait à frémir mais avant qu'elle prenne vraiment... du coup quelques années plus tard sa musique est retombée dans un anonymat presque total. Too much too soon...

      Supprimer
  7. Merci beaucoup pour avoir rendu à César ce qui lui est du.

    RépondreSupprimer

Si vous n'avez pas de compte blogger, choisir l'option NOM/URL et remplir les champs adéquats (ce n'est pas très clair, il faut le reconnaître).