mercredi 5 juin 2013

C’est CHIC – Surtout pas un bouquin sur la musique

[Article précédemment paru sur Interlignage] Le disco ça pue, et Didier Wampas a bien raison de consacrer une chanson de son dernier album à ce problème de société majeur. Ça puait quand il était môme, ça puait il y a trente-huit ans et ça puera demain. Voilà qui est dit et bien dit. Parce que c’est vrai, quoi : ça pue le disco. S’il dit que c’est de la « musique de blaires », c’est surtout parce qu’il est un garçon bien élevé – le genre de personne qui n’existe pas sur ce site. Le disco, c’est de la musique de beaufs de Frocville, qui n’excite que votre belle-mère semi-illettrée (aaaaaaaah ! Nelly ! Tu me manques…) à qui cela rappelle sa moite jeunesse, lorsqu’elle essayait de convaincre le beau Jean-Favre d’enlever son pantalon moulant (à lui) puis de venir cueillir sa fleur (à elle). De la musique de péquenot, mais pas comme la country, pas de ces musiques de péquenots qui forcent votre humanisme. De la musique de péquenot péquenot dont on ne peut qu’être consterné de constater que les mêmes critiques qui lui chiaient dessus – à raison ! – il y a trente ans ont entrepris de la réhabiliter par la bande, en encensant tout un tas de trucs ne s’appelant pas disco tout en représentant bel et bien l’héritage honteux de cette infamie dont on croyait être enfin débarrassé. Du moins est-ce là la thèse officielle. On l’oublierait presque tant le mot est devenu synonyme de tout ce que la pop a fait de pire ces trente-cinq dernières années, mais il fut un jour, il y a dix mille ans et douze fois plus de mois… une météoritique période de l’histoire de l’humanité durant laquelle le disco fut synonyme de plaisir, de liberté et de grooves furieux.


C’est ce bref interstice entre la naissance d’un mouvement directement issu de la contre-culture et sa récupération progressive par le mainstream vorace qu’entend raconter Nile Rodgers dans son autobiographie. Et un peu plus, bien sûr, mais ce n’est pas lui faire insulte que de relever que cette période passée, son livre par ailleurs captivant perd une grosse part de son intérêt et de sa folie. Rien de plus logique tant Rodgers, souvent mésestimé ou réduit aux plus mauvais aspects de sa carrière 1, fut tout à la fois pionnier et témoin privilégié d’un changement d’époque, qu’il raconte plus de trente ans après avec juste ce qu’il faut de fausse modestie pour qu’on signe des deux mains. Tout cela agrémenté bien sûr de la dose syndicale de sex, drugs and rock’n'roll – un comble pour un type qui s’apprête littéralement à inventer la variété des années 80.

Paradoxalement, c’est ce qui fait qu’on entre très facilement dans son récit. On ne fera pas à nos lecteurs l’injure d’expliquer le vieil antagonisme entre autobiographie et mémoires. Si Rodgers a tout de la vieille gloire surannée opportunément remise au goût du jour par le dernier Daft Punk2, il traversa aussi une époque d’imperceptibles chambardements et a le mérite de la raconter avec suffisamment de simplicité pour que l’on ne doute – quasi – jamais de sa parole. Chose ô combien rare dans les autobiographies de popstars, ce sont incontestablement toutes les pages consacrées à son enfance (un bon quart du récit) qui enthousiasment le plus, tant par la réalité à la fois sordide et touchante qu’elles mettent en scène que par la qualité de la plume. On a suffisamment souvent ironisé dans ces pages sur le fait que le rockpopeux moyen ait tendance à traiter d’écrivain le premier mec capable d’aligner trois mots sans faire de faute de grammaire pour ne pas clamer haut et fort lorsque, miracle ou hasard de la vie, on tombe sur un musicien capable d’écrire et non seulement décrire3. Rodgers narre ses années de formation avec ironie, distance, tendresse et un indéniable sens du récit, tant et si bien qu’on avale cela goulûment pour finir par se dire que les pages consacrées à cette enfance tout à la fois géniale et dysfonctionnelle sont ce qu’il y a de plus marquant dans un livre pourtant peu avare en anecdotes croustillantes. S’il fallait reconnaître une qualité et une seule à un roman n’en manquant pas, ce serait assurément de donner le sentiment que les notes de bas de pages de l’histoire de la pop qu’il ne manque pas de distiller n’ont strictement aucune importance, et que les aventures du jeune Nile en tant qu’individu sont bien plus intéressantes, troublantes et rock’n'roll que la quatre-cent-vingt-douzième histoire à la con sur Bowie ou un autre. On sait gré Rodgers de ne pas sombrer dans cette facilité-là, même s’il y cède en fait un peu dans la seconde moitié de l’ouvrage, sans doute tout simplement parce qu’il n’y peut rien : une fois devenu une star tutoyant les stars, il n’a plus grand-chose d’autre à raconter. On le suit là-dedans parce que C’est CHIC doit tout à sa première partie ; on y a appris à aimer ce jeune homme mal assuré qui va involontairement – forcément involontairement ! – participer à une révolution musicale, et accidentellement faire d’une hybridation de funk, de R&B et de soul ce que l’on appellera plus tard, faute de mieux et par excès de paillettes : DISCO. On s’y est attaché, et encore facilement, à ce garçon fanatique de jazz et de rythm’n'blues, on a partagé avec lui des peines dont il semble parfois n’avoir même pas conscience qu’elles en sont, et l’on est donc prêt à avaler tout ce qui suit sans poser de questions. C’est le lot de nombreux livres de ce type que de perdre en intensité une fois que le chanteur ou le groupe rencontre le succès ; c’est même un peu à cela que l’on reconnaît un livre de ce type. Il se passe heureusement avec C’est CHIC ce qui se passe lorsque le texte en question est une vraie réussite : on vient à lui parce que l’auteur est un mec connu, mais si l’on va jusqu’au bout, c’est avant tout parce que l’on a découvert entre temps que ledit auteur est aussi, surtout, un mec gagnant à l’être.


👍👍 C’est CHIC [Le Freak, an Upside Down Story of Family, Disco and Destiny] 
Nile Rodgers | Rue Fromentin, 2013 (2011 pour l'édition originale)


1. Promis Nile, on ne rappellera à personne ton mémorable passage dans l’émission Popstars. Oui oui. La version française.
2. Qui peut sérieusement croire que cette sortie subite d’un bouquin paru il y a plus de deux ans aux USA est due à un heureux hasard des calendriers ?
3. Ok, ok. On n’a pas eu la version originale en main – si ça se trouve ce sont juste les deux traducteurs qui ont une plume agréable.


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