vendredi 8 mars 2013

Shannon Wright - Inoxydable

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[Article précédemment paru sur Interlignage] C’est officiel : 2013 semble bien partie pour être une année à vieux. C’est un hasard, on n’y peut rien. Il y a des années comme ça où toutes les vieilles gloires, celles-là même qu’on n’écoute souvent plus que par politesse, se retrouvent toutes simultanément dans une forme olympique. Personne à ce jour n’est parvenu à expliquer pourquoi, même si de nombreux chercheurs rock étudient le sujet avec le plus grand sérieux.



2013 nous avait déjà offert un grand Nick Cave, un splendide Richard Thompson, une invraisemblable résurrection de My Bloody Valentine, un Thom Yorke étonnamment sympa, un bon eels, un Pere Ubu tout à fait réussi – et même un Johnny Marr écoutable sans rigoler une seule fois. Ce mois-ci, c’est au tour de la petite Shannon Wright d’entrer en piste. La demoiselle est coquette sur son âge, mais si l’on considère que ses premiers ébats musicaux remontent au début des années 90, on peut légitimement considérer qu’elle n’est plus de la première jeunesse.


Enfin ça, c’est sur le papier. Car dans les faits, la demoiselle-qui-doit-bien-en-fait-être-une-dame vient de publier l’un des albums de rock les plus brillants et corrosifs qu’on ait entendu depuis un bail, et pourrait sans problème arrondir ses fins de mois en donnant des cours à quelques jeunes groupes en manque de soufre. Certes, venant d’une artiste tellement écorchée qu’on est contractuellement obligé d’écrire le mot dans les articles la concernant, c’est presque le minimum que d’avoir les glandes et de savoir le manifester avec panache. Certes encore, le précédent album de Shannon Wright (très bon Secret Blood) témoignait déjà d’une envie de revenir à des choses plus rêches après quelques années à enregistrer des albums encensés par Télérama. Reste que l’enchaînement "Noise Parade"/"The Caustic Light" ouvre ce cru 2013 dans une ambiance suffisamment saturée pour arracher quelques sifflets d’admiration. À l’âge où d’autres commencent à composer pour l’enterrement de leur grand-mère, les mariages de leurs amis ou pour endormir leurs enfants, Shannon Wright en a encore sous la pédale de disto et le fait savoir de manière pour le moins tonitruante, quitte même à loucher par instants et par instinct sur un metal tout de tension qu’on imaginerait plus volontiers en ouverture de Neurosis que de PJ Harvey. Ça grogne, ça vitupère, ça lance des anathèmes et ça sonne tellement 1992 que ce ne pouvait être qu’un des grands albums de 2013. À vrai dire, dans sa première moitié, In Film Sound est même probablement ce que la songwriteuse a signé de plus tempétueux, ce qui n’est pas peu dire quand on sait à quoi ressemblaient ses exactions discographiques sous l’égide de Steve Albini. C’est peut-être en cela, d’ailleurs, que ce dixième album studio enfonce son prédécesseur, auquel on a pu parfois reprocher (et pas forcément à tort, il faut le reconnaître) de vouloir sonner comme ses albums de la période Albini sans la qualité de (non-)production du meilleur (non-)producteur de sa génération. Rien de cela ici : In Film Sound en conserve l’esprit frondeur et le côté Hé John, je crois que mes viscères en bouillie sont en train de dégouliner sur le parquet du studio, mais ne rechigne pas à s’aventurer en des terres moins balisées et plus hostiles, un peu math ici, un peu hardcore là, heavy jusque dans leur doublette de ballades désolées ("Bleed" et "Captive Nowhere"). Des titres dont on imagine qu’ils sont supposés permettre une respiration au cœur d’un ouvrage incroyablement anxiogène – dommage que la première ait été enregistrée en apnée et que la seconde soit balayée par un ouragan noise au bout de quarante secondes. Et tout l’album est du même tonneau (de plomb), entre volées de bois vert, coups de lattes, de boule, de tout ce qui se présentera dans la pièce. Il est certain que ceux qui préfèrent la Wright plus posée et délicate en seront pour leurs frais tant, "Bleed" mis à part, on trouvera peu d’apaisement (encore ce morceau n’est-il apaisé qu’en surface tant ses lyrics sont vérolés par les pulsions suicidaires). In Film Sound sent le soufre, le sang, la poussière qu’on fait mordre aux autres. Plus qu’une bonne nouvelle, il est une fessée cul nu délivrée à toutes ces folkeuses chiantes qui inonderont sans doute encore nos esgourdes à longueur de 2013, comme de 2012 et de 2011. Et qui, comble de la bêtification hippie, auront sans doute le culot de se réclamer de la grande, de la radicale… de l’inoxydable Shannon Wright.


👍👍👍 In Film Sound 
Shannon Wright | Vicious Circle, 2013

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