dimanche 24 février 2013

Suits - Excellente mais.

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[Taux de spoil : 15 %] Du fun et du fric. C'est devenu le tarif habituel de Suits, qui après une surprenante première saison a directement sauté à pieds joints dans le club très fermé des meilleures séries en activité. Du suspens, des passions, des conflits d'intérêts et des personnages collant plein de frissons dans la culotte - la recette est éprouvée mais marche du feu de Dieu. On n'est pas toujours trop sûr de savoir pourquoi, d'ailleurs : Suits est un peu comme une partie de pile ou face où la pièce retomberait à chaque fois miraculeusement en équilibre, et où l'on sent bien qu'il ne faudrait pas grand-chose (un geste trop brusque, un soupir) pour la faire glisser du mauvais côté. Plein de trucs sont potentiellement irritants dans ce show (des personnages faussement piquants et pour certains assez lisses, un héros parfois terriblement moralisateur, des intrigues sentimentales un peu fastoches et téléphonées...), mais Aaron Korsh et son équipe issue de la crème des séries mainstream (Alias, Cold Case, Lost...) parviennent pour l'instant toujours à retomber sur leurs pieds et à faire oublier que - par exemple - les histoires de cœur de Mike prennent beaucoup trop de place pour un rendu assez faiblard. Trois nanas en une seule saison, pas mal, soit dit en passant, pour un type censé manger-boire-respirer travail.

Au-delà de la boutade, il y a cela dit quelque chose de révélateur dans le traitement du personnage qui servait jusqu'alors de moteur à la narration. En décidant de se focaliser sur l'affrontement homérique entre Jessicarvey Specterson et Daniel Hardman, interminable partie d'échec où tous les coups de pute sont permis, les scénaristes semblent avoir fait plus ou moins délibérément le choix d'expédier Mike Ross à la périphérie de l'intrigue, et si cela se passe de manière relativement indolore pour le moment il n'est pas certain qu'à terme l'idée ne s'avère pas coûteuse. Il est entendu que le freluquet au lourd secret et à l'éternel sac en bandoulière, genre de tintin fumeur de shit et un brin mytho sur les bords, n'a jamais exercé sur le spectateur le même pouvoir de fascination que l'ultra-classe Harvey Specter ou l'hilarant et imprévisible Louis Litt, qui lui volent largement la vedette dans cette seconde saison. Mais Mike, de par son histoire et sa situation au sein de l'entreprise, était aussi, sur la ligne de départ, ce qui préservait Suits de devenir un legal drama parmi d'autres. A travers l'intégration de ce jeune homme génial mais constamment sur le fil, à travers les conséquences de son mensonge et la relation complexe qu'il nouait avec Specter, les scénaristes réussissaient à faire de leur série autre chose qu'une histoire d'avocats d'affaire prêts à tout pour gagner. Suits devenait une fable futée non tant sur le mensonge que sur les apparences, l'hypocrisie, la vanité. C'était d'ailleurs ce que suggéraient ses décors vitrifiés comme pour faire écho à l'obsession de la transparence, ou encore son titre et même son générique. En théorie, la seconde saison aurait dû prendre ce thème à bras-le-corps, comme l'annonçait le final de la précédente ; coller Mike en face de ses responsabilités, ou à tout le moins de le mettre en danger. Le mensonge de Mike, fondement de la série, a beau revenir sur le devant de la scène dans les derniers instants du final, il n'est devenu qu'un détail - simple élément de scénario extrêmement mal exploité la plupart du temps. Sa découverte par Jessica aurait pu - dû ! - provoquer une réaction en chaîne. Le terrible (et jubilatoire) Hardman aurait pu - dû ! - découvrir à son tour le pot-aux-roses, et l'utiliser pour servir ses desseins. Mike aurait pu - dû ! - avouer la vérité à Rachel, dont l'éternel échec aurait été d'autant plus tragique et touchant. Au lieu de cela, ce n'est plus qu'un sujet de plaisanterie, parfois utilisé comme un artifice boulevardier (voir l'épisode où Louis veut recruter une jeune femme issue de la - supposée - promotion de Mike, qui pourrait faire office de détonateur et n'aboutit finalement à rien).


On pourra penser que tout cela n'est qu'un détail, puisque après tout cette saison deux aura été une grande réussite presque de bout en bout, avec ses antagonistes jouant à chat et des retournements certes innombrables, mais toujours amenés avec suffisamment de second degré pour que l'on ne songe jamais à s'en plaindre. Pourtant, en glissant cet aspect sous le tapis, la série perd malgré tout une partie de sa spécificité. C'est ce qui explique qu'après avoir passé toute la première saison à répéter que Suits n'avait rien à voir avec The Good Wife, on passe presque toute la seconde à prendre acte du contraire. Ce sur quoi Suits s'est focalisée ces derniers mois, qu'il s'agisse au départ du retour du fondateur du cabinet, puis des difficultés financières, et enfin de la fusion qui se met progressivement en place dans les derniers épisodes, The Good Wife l'a déjà traité au mot près il n'y a pas si longtemps, et le plus souvent en mieux, ne serait-ce que parce que si Suits met un point d'honneur à ce que les dossiers évoqués soient crédibles, The Good Wife le fait pour sa part dans un cadre réaliste et en explore toute la complexité - là où Suits s'en sort malgré tout souvent par des pirouettes1. C'est évidemment toute la différence entre un petit show d'USA Network bâti avec quatre murs en carton et cinq acteurs dont certains (Rick Hoffman) sont déjà en sur-régime, et un hit de CBS dont le budget est suffisamment conséquent pour lui permettre de se payer vingt recurring guests tous plus talentueux et populaires les uns que les autres. Il serait absurde et un peu injuste de reprocher cela à Suits, mais d'un autre côté en renonçant plus ou moins à ce qui la situait en marge, elle tend elle-même le bâton pour se faire battre, d'autant que ses qualités formelles évidentes (dialogues ciselés, casting impeccable jusqu'au plus petit rôle tertiaire, belle inventivité dans les dossiers et situations) sont exactement les mêmes que celles du show de CBS, en moins abouties. Ses personnages sont sympas et brillants, mais moins que ceux de The Good Wife. Ses parties de poker menteur et autres tactiques juridiques sont captivantes, mais moins que dans The Good Wife. Son casting est inspiré, mais Gina Torres n'est pas plus Christine Baranski que David Costabile n'est Michael J. Fox. D'une efficacité imparable lorsqu'elle se veut cool, pop et faussement facile, Suits, tant qu'elle s'entêtera dans ses histoires de rachats, de fusions et de querelles intestines, souffrira toujours de la comparaison avec ce qui est sans doute le meilleur legal drama depuis le Practice. Or c'est bien ce qu'elle semble décidée à faire quoiqu'il en coûte ; d'où cette note de fin de saison sans doute un brin paradoxale, puisque cet exercice 2012-13 fut la plupart du temps d'excellente facture, renfermant peu d'épisodes ratés, tout en cumulant à peu près tous les symptômes de la série en voix d'essoufflement. Un sentiment étrange que l'on espère pouvoir balayer dès cet été ; les derniers instants du final, s'ils arrivent un peu comme un cheveu sur la soupe, ont au moins le mérite de suggérer que le show essaiera de se recentrer sur son intrigue principale en début de saison trois. C'est tout le mal qu'on lui souhaite, car c'est peu dire que l'on n'a pas envie de voir Louis Litt devenir une parodie de lui-même, ou les épisodes se résumer à des concours de vannes et autres combats de coqs.


👍👍 Suits (saison 2)
créée par Aaron Korsh
USA Network, 2012-13


1. Le cas utilisé dans le final de cette saison deux est en ce sens un cas d'école, puisque les personnages en parlent sans que jamais ne soit expliqué au spectateur de quoi il retourne ; une technique souvent utilisée à différents niveaux de la série, probablement pour éviter se perdre dans d'interminables digressions juridiques mais qui, fatalement, laissent derrière elle une certaine impression de superficialité. En comparaison, The Good Wife prend le problème à bras-le-corps et parvient à traiter les dossiers à fond sans jamais perdre le spectateur en route, le tout avec un humour et une pédagogie des plus sorkiniens.

24 commentaires:

  1. Je trouve que tu es généreux. La deuxième partie de la saison 2 était quand même super poussive avec l'éternel retour de la revanche de Hardman, la storyline moralisatrice et débile sur Mike et sa sex buddy, le truc de Harvey et sa nana avec la gamine qui sort de nulle part et disparaît aussi vite etc et etc. Tu parles de Louis Litt qui risquerait de devenir une parodie de lui-même mais en fait c'est déjà pas mal le cas, tout comme Jessica et Rachel dont les persos tournent complètement en rond et répètent les mêmes situations et répliques tous les trois épisodes. Et en plus on voit très peu Donna dans cette S2,partII, ce qui est surement le pire de tout :(

    Bref j'ai vraiment dû me fouetter pour aller au bout et je suis vraiment pas optimiste pour une saison 3...

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    1. Je ne sais si je suis généreux ; j'aurais plutôt tendance à dire que c'est toi qui exagère. Tout ce que tu notes est vrai, mais la plupart de ces exemples sont des détails sur l'ensemble de la saison.

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  2. Oh et "Suits met un point d'honneur à ce que les dossiers évoqués soient crédibles", mais wtf quoi. Dans quel monde les dossiers de Suits sont crédibles? C'était moyen le cas dans la saison 1 mais dans la saison 2 c'est vraiment pas le cas du tout, d'ailleurs comme tu le remarques ils évitent d'entrer trop dans les détails en espérant que personne verra rien.

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  3. Je suis assez d'accord avec Serious Moon, il y avait beaucoup de choses dispensables dans la deuxième partie de la saison. J'ai trouvé que la série en général tournait un peu en rond, à part les 2 ou 3 derniers épisodes qui ouvrent sur des choses plus intéressantes. "Bonne mais" plutôt que "excellente mais", pour moi ;)

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    1. Je peux comprendre ce sentiment. C'est vrai que certaines choses ont tendance à revenir encore et encore, mais je crois que c'est volontaire et tend à montrer (peut-être maladroitement, c'est une autre chose) qu'on échappe pas à la vérité. C'est assez frappant dans le cas du duel Jessica/Hardman. Chaque fois qu'on croit que c'est terminé, on se rend compte que ça ne l'est pas, que ça ne peut pas l'être tant que l’abcès n'a pas été entièrement vidé. Et il est pour moi assez évident qu'on en n'a pas fini avec cette intrigue.

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  4. Moi, je trouve Suits sympa, sans plus. Je crois que c'est une série qu'il ne faut pas prendre très au sérieux, et je comprends qu'elle soit irritante quand elle commet l'erreur de se prendre, elle-même, un peu trop au sérieux.

    Par contre, en lisant l'article, je me pose une question qui n'a rien à voir : les diodes du Golb ont-elles encore une utilité ? Depuis la "résurrection", tout ce qui bénéficie d'un article "de fond" a 5 ou 6 sur 6, sauf les Top of the flops, et tout le reste va dans les rubriques générales (golbeur en série, speed trials, cdg)... Alors à quoi ces notes ?

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    1. C'est une excellente question, mais rassure-toi il y a encore quelques 3 et quelques 4 qui traînent dans les brouillons. L'enchaînement des 5 est un pur hasard.

      En revanche, j'aimerais bien remplacer les diodes par autres choses, ça doit bien faire cinq ans que je les utile, je trouve qu'elles ont fait leur temps...

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    2. Non ! Tu ne peux pas remplacer les diodes ! Les diodes font partie du Golb !

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    3. Non, mais quand je parlais de les "supprimer"... je voulais dire les relooker. Pas supprimer les diodes et les remplacer par des étoiles/cœurs/trucs divers.

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    4. D'accord pour le relooking ! Ça ne leur fera pas de mal !

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  5. Je vais défendre un peu Suits (et l'article), car pour moi cette série est surtout faite pour être un excellent divertissement, et remplit très bien cet office. Par conséquent, le côté soap ne me dérange pas plus que le manque de réalisme des affaires judiciaires. Et puis, ce n'est pas Scandal, non plus !
    Par contre, comme Thomas, je suis plus gênée quand je vois la série essayer d'être plus sérieuse et repiquer la moitié des intrigues de The Good Wife. On voit bien que les scénaristes voudraient basculer dans quelque chose de plus politique, mais je ne suis pas certaine qu'ils aient le savoir faire pour.

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    1. Ouais enfin pas besoin de faire le couplet "non mais vous comprenez rien c'est du DIVERTISSEMENT". On a bien compris que c'était du divertissement (et du bon parfois) mais ce n'est pas parce que c'est du divertissement que certains trucs bien lourds deviennent légers hein....

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    2. Du calme ! Je ne te visais pas spécialement !

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    3. Si on peut même plus taper sur les gens dans les coms du Golb... :D

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    4. Je suis complètement d'accord avec RED DIRT GIRL. Comme elle dit "ce n'est pas Scandal" :-)

      Je veux bien reconnaître des tas de défauts à Suits (je viens un peu de le faire, non ? ^^), mais faut pas non plus pousser mémé dans les orties, même en tenant compte de ces défauts, cette série reste très au-dessus de la moyenne.

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    5. Bien sûr que c'est pas Scandal, mais Coldplay c'est pas Lara Fabian c'est pour par ça que je trouve ça bien :)

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    6. Personne t'a demandé de trouver ça bien. Je t'ai juste dit que tu exagérais un brin ^^

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  6. Donc en gros : tu bougonnes après le très bon Suits parce que tu adores l'excellente The Good Wife :-)

    Je ne me moque pas, je comprends en fait.

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    1. Hum... oui... j'imagine qu'on peut résumer les choses comme ça. De là à dire que ce serait un bon résumé... ^^

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  7. Voilà qui donne très envie... de regarder The Good Wife :)

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    1. Cela dit il manque un vrai article sur The Good Wife, sur ce blog. Je dis ça, je dis rien :)

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    2. C'est vrai que je n'ai jamais écrit un article "juste" sur TGW, elle s'est toujours retrouvée accoquinée avec d'autres. Eh bien pour la peine, je vais m'y atteler.

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