vendredi 7 octobre 2011

Lou Lesage - (presque) Tout d'une grande

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On a beau y penser et y repenser, tourner la chose dans tous les sens, impossible de parvenir à comprendre par quel tortueux chemin cet album a pu voir le jour. L’interview escomptée n’ayant finalement pas eu lieu, on se contentera donc de poser le problème froidement : il y a inévitablement quelque chose de dérangeant à voir une jeune fille dont on ne doute pas qu’elle soit prometteuse choisir de faire produire et composer son premier album par Papa. On le comprend d’autant moins que la jeune fille en question n’est ni la sœur de Jordy ni la cousine de Beyoncé, mais bien Lou Lesage, fille de Gil et Pierre Emery, soit donc d’Ultra Orange, figures bien aimées de l’underground français et défenseurs intransigeants depuis des lustres d’une certaine idée du rock’n'roll. Une idée au sein de laquelle, aurait-on naïvement cru, les jeunes essayaient de renverser leurs vieux en tentant de faire leur propre truc, plutôt que de marcher dans leurs traces en leur demandant un petit coup de pouce occasionnel.

Circonstance aggravante, l’album de Lou Lesage revendique l’ombre tutélaire de la famille jusqu’à friser le mimétisme : "Gonzo Needs a Holiday", puissant et tubesque, pourrait être une chute du LP Ultra Orange & Emmanuelle. Et si Under My Bed s’aventure régulièrement dans des contrées à l’évidente excellence ("Dirty Looks", "Turn into Nightmares"), la meilleure volonté du monde n’empêche pas de se dire « Waouh ! ça faisait longtemps qu’Emery n’avait pas signé un aussi bon disque ».


Bien sûr, ce débat reste par définition circonscrit aux gens connaissant Ultra Orange, c’est-à-dire à peu près personne. Le plus gros de l’humanité découvrira Lou Lesage en ignorant (et en se foutant éperdument)  de qui elle est la fille. Si l’on était cynique, on ajouterait qu’il est sans doute plus facile de vendre une jeune et jolie demoiselle qu’un duo de vieux rockers ayant passé les quinze dernières années à louper le succès avec une régularité forçant l’admiration, et qu’on est amusé de voir que les mêmes riffs qui, bon an mal an, n’intéressaient personne il y a dix ans joués par le même gars sous un autre nom, font aujourd’hui se pâmer les chroniqueuses de la presse féminine. Fin de la parenthèse cynique, car on ne lui souhaite pas de mal, à Lou.

On ne lui souhaite pas de mal parce que sur le papier elle a déjà, à seulement 20 ans, tout d’une icône en devenir. Le bon look et la bonne attitude, un visage à vous faire vous taillader les veines en échange d’un simple « bonjour », une aura évidente, et cette manière de chanter bien sûr, tantôt mutine, tantôt indolente. On sent qu’elle maîtrise son sujet et quelles que soient les réserves suscitées par ce choix, on ne peut pas dire qu’elle se soit adjoint les services du plus mauvais compositeur du monde. C’est d’ailleurs bien ça le problème : si l’album était à chier, on ne s’encombrerait pas d’une trop respectueuse perplexité. Mais Under My Bed est un sacré bon disque, vicieux et classe ("Under My Bed", "Empty Head"), très bien produit et souvent imparable ("Drown the Fish"). On n’est juste pas tout à fait sûr d’en savoir plus sur Lou Lesage à la fin qu’au début, ce qui est dommage pour elle. Mais il est vrai qu’à l’heure où Lulu Gainsbourg s’apprête à pousser le malsain à des degrés jusqu’alors insoupçonnés (publier un premier essai discographique composé de reprises de son légendaire et défunt paternel… Jeff Buckley doit se retourner dans sa tombe), l’entreprise de Lou Lesage semble presque frappée du sceau du bon sens. Au moins propose-t-elle un vrai répertoire (et pas un mauvais, on le répète) et ne capitalise-t-elle pas éhontément sur son patronyme.


Under My Bed, de Lou Lesage (Barclay, 2011)