jeudi 13 octobre 2011

Kula Shaker - Madeleine de Proust, Fièvre et Pyromanie

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Il y a les disques qu'on adore, ceux qui forcent admiration et respect, et puis il y a les autres - ceux qui nous marquent. Ce sont les moins nombreux, finalement. Ceux qui restent, ceux dont on sait avec certitude qu'on les écoutera encore dans dix ans comme au premier jour. Pas qu'ils soient parfaits, pas qu'ils n'aient pas vieilli. Ils sont juste là. Ancrés en nous.

Je pourrais passer des heures à vous parler de la seule intro, électrique et funky, de 'Hey Dude', le premier titre du premier album de Kula Shaker. Et je vais vous dire : je ne sais pas pourquoi. Ce n'est pas mon album préféré du groupe (c'est même sans doute et de loin le moins bon), encore moins des années quatre-vingt-dix et même pas de l'année 1996. Ce n'est pas un chef-d’œuvre, je ne le cite jamais en référence et ne lui confère aucune influence supposément déterminante. D'ailleurs, je ne l'écoute quasiment jamais, à part quand Kula Shaker sort un nouvel opus me donnant envie de m'y replonger (donc vraiment pas souvent). Et pourtant, je le connais par cœur. C'est même sans doute l'un des seuls disques dont je puisse affirmer que je saurais en jouer et chanter les moindres notes comme ça, au débotté (bon, en admettant que je joue de tous les instruments). Cris de chats au début de 'Govinda' inclus (bon, en admettant que je sache imiter des cris de chats. Et en admettant que ce soient bien des chats, ce dont je n'ai jamais été totalement sûr).


Pour en revenir à quelque chose de plus objectif et qualitatif, le défaut unanimement reconnu de K (y compris par le groupe lui-même) est un son, comment dire ? Assez moche... enfin, pas assez dense... au minimum gentiment quelconque, loin de l'emphase intemporelle qui fit de Pilgrims Progress le meilleur album de l'année passée et loin des espèces de pièces-montées psychédéliques qui firent le non-succès de ces garçons par la suite. Car Kula Shaker fait partie des rares groupes à être devenus passionnants une fois seulement qu'ils n'étaient plus célèbres. Comment l'en blâmer alors qu'avec l'imbitable John Leckie aux manettes, il n'avait clairement pas les bonnes cartes en main. "On voulait un son old-fashionned , à la Dukes Of Stratosphear", m'expliquera Crispian Mills - avec une grosse pointe de regret dans la voix - presque quinze ans plus tard. Finalement, ils sonnèrent comme un groupe de britpop lambda qu'ils n'étaient assurément pas, en témoignent sur la présente réédition quelques démos pas piquées de vers qui confirment bien (mais qui en doutait connaissant les nombreuses exactions du bonhomme ?) que oui, le pyromane Leckie est le vrai responsable de la plupart des manquements de K.

C'est au minimum dommage tant les chansons témoignent d'un potentiel et d'une inspiration très au-dessus de la moyenne de ce qui faisait en Angleterre à l'époque. Il faut écouter encore un 'Knight on the Town' ou 'Temple of Everlasting Light' pour mesurer à quel point ces gens étaient au-dessus de la mêlée en terme de songwriting, capable de mettre la fessée à blur ET Oasis au jeu du refrain à la Beatles ('Into the Deep', 'Tattva'), de faire entrer le sanskrit dans les charts, et tout simplement de détonner dans une époque où le psychédélisme comme le groove étaient assez loin d'être la norme sur la scène indé européenne, et où les influences de Jerry Garcia ou de George Harrison semblaient perdues dans les limbes de l'histoire du rock'n'roll.

Bien sûr, et l'on ne peut ignorer ce point, K n'aurait pas tout à fait la même valeur si le groupe n'était pas devenu ce qu'il est devenu aujourd'hui, s'il n'avait pas été "que" le premier jet d'une carrière impressionnante, si Peasants, Pigs & Astronauts n'avait pas, presque quatre ans plus tard, enfoncé les clous ici plantés. Comme souvent les premiers albums, celui-ci a quelque chose d'un work in progress, écartelé entre une aspiration à l'intemporalité qui fera le sel des suivants ('Jerry Was There', la fascinante 'Magic Theatre' ou le merveilleux final 'Hollow Man') et des choses plus typiques du son de l'époque (la plupart des refrains, en fait). A cela s'ajoute bien sûr la fougue de la jeunesse : 'Smart Dogs', '303', 'Grateful When You're Dead' et bien sûr 'Hey Dude' sont des titres rock fiévreux comme le groupe n'en fera plus vraiment par la suite, ce qui tend également à situer K légèrement à part dans le reste de sa discographie. Mais si l'on part du principe qu'un bon album est une suite de bonnes chansons, rien à dire, K en est un très bon, varié et cohérent dans son approche d'un certain pan de la musique des seventies.

Véritable affaire en terme de rapport qualité/prix (2CD et 1 DVD, tout de même), la présente édition offre son lot d'inédits, lives, démos, mais du genre qui ne se fout pas du monde (comprendre par-là qu'on évitera la collection de vieilles faces B. que tous les fans connaissent déjà). Certes, c'est un euphémisme que de dire que l'on aurait préféré que le groupe nous rende visite en France plutôt que de rééditer un album qu'on a déjà tous acheté au moins une fois (et même deux, en ce qui me concerne, puisque je m'étais fait tirer mon exemplaire à la fin des années quatre-vingt-dix). Mais ne soyons pas chiens, peu de rééditions peuvent se vanter d'un tel soin dans l'exercice délicat de faire du neuf avec du vieux.


👍👍 K [15th Anniversary Edition] 
Kula Shaker | Japan, 2011 ; Columbia, 1996