mardi 12 avril 2011

La Proie - Un très bon film muet

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De certains films, on sort criblé de questions, et la plus courante est généralement « Pourquoi ? ». Plus rarement, il arrive que l’on sorte d’une projection l’œil humide et la moue proéminente, assailli par la seule question « Comment ? ». La Proie entre parfaitement dans ce cas de figure.
Comment en effet parvenir, dans un seul et même film, à aligner autant de talents pour aboutir à un résultat aussi bancal, inégal et fatigant ? On a un cinéaste talentueux, Eric Valette, auteur d’ouvrages singuliers et attachants (Maléfique en tête, bien sûr) et au savoir-faire indéniable, aussi à l’aise dans la tension que dans l’action pure. Il dispose d’un budget de toute évidence solide, ainsi que d’une batterie de comédiens plus impeccables les uns que les autres : un Dupontel tout en nerfs (encore plus qu’à l’accoutumée), une Taglioni à la présence étonnante, une Natacha Régnier excellemment chtarbée et un Stéphane Debac flippant au possible. Comment rater un film avec autant d’atouts ? Comment rater un film au point que Dupontel, archétype de l’acteur capable de sauver n’importe quel projet des eaux, ne puisse rien pour lui ?

La réponse est simple comme un script lu en diagonale par tous les protagonistes et à toutes les échelles de production. Soit donc en filmant un scénario inepte incapable de décider ce qu’il veut raconter. Insensé, au sens le plus strict du terme.

Non que La Proie n’ait pas de scénario ; au contraire, il y en a beaucoup trop. La Proie, c’est au moins quatre très bonnes idées de films réalisées simultanément, et dont évidemment aucune n’est aboutie. Une histoire de braquage, un film carcéral, une histoire d’horrible serial killer, le tout baignant dans une sauce à la Fugitif. Le mélange des genres n’est pas forcément un mal en soi, et Valette en a toujours tâté avec bon goût ; ici, il n’aboutit malheureusement qu’à un gloubiboulga même pas marrant au second degré : on est sincèrement peiné de voir tant d’efforts pour surprendre, rebondir, effrayer… tomber systématiquement à plat.

On entend bien que le film n’a pas d’autre ambition que d’être un bon gros thriller « à l’américaine », comme on dit pudiquement pour excuser les dialogues éculés (mention spéciale à Alice Taglioni, qui parvient à sortir un nombre impressionnant de répliques ridicules sans jamais perdre de sa classe), les béances narratives (si quelqu’un a compris comment le serial killer a trouvé la planque secrète de Dupontel-que-seuls-ses-complices-étaient-au-courant, qu’il appelle la rédaction de toute urgence) et le fait de privilégier l’adrénaline pour noyer le tout. De ce point de vue, il faut reconnaître à Valette de s’en tirer comme un chef, ce qui ne sera une surprise que pour ceux n’ayant jamais vu un de ses films : les longues courses-poursuite jalonnant le film sont esthétiquement superbes, comme les moments de tension parcourant toute la partie carcérale – de loin la plus réussie, de par sa noirceur, de par sa violence sourde, de par la désolation qui se dégage du moindre geste de Dupontel. En fait, c’est au moment où ce dernier s’évade – soit donc au bout d’une grosse demi-heure – que l’on sait avec certitude que le film va être raté, et que l’on devine que les auteurs vont sacrifier toute la dimension tragique et toute la tension psychologique sur l’autel d’une surenchère de pseudo-rebondissements et d’esbroufe.

C’est exactement ce qui se passe, et La Proie de dégringoler tout l’alphabet pour terminer sa course en série Z, au gré d’un épilogue alternant en trois secondes mélodrame, grand-guignol et guimauve épaisse. Dommage, mais de toute façon cela faisait déjà bien une heure que ce n’était plus le même film.


La Proie, d’Éric Valette (2011)

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