mercredi 23 mars 2011

Du pro, du solide, du puissant...

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Un jour, peut-être, le public français aura la chance de voir les Fresh & Onlys en tête d'affiche. Le public viendra massivement prêter allégeance à Tim Cohen, la soirée sera en open-bar pour fêter ça, les femmes seront belles et In The Red sera enfin reconnu comme le meilleur label du monde. D'ici là, il reste heureusement quelques endroits plus inspirés que les autres pour programmer l'un des meilleurs groupes de ces dernières années, et comment dire ? Rien que pour cela, Eldorado Music Festival, on t'aime très fort, même si des fois on n'est pas trop d'accord avec tes choix.

Ceux de ce soir ne sont cependant pas sujets à caution, puisqu'aux excellent Fresh & Onlys sont accolés deux très bons groupes de cette année 2011, dans des registres très différents : The Civil Wars, folk-rock doucereux et mignon tout plein, et Wooden Shjips, heavy-rock spatial et sensation forte de cette rentrée. Les premiers déçoivent un peu, principalement parce que leur charme découle avant tout, sur disque, d'une alliance entre deux voix qui, sur scène, n'en sont quasiment qu'une seule : celle de la ravissante Joy Williams, l'il est vrai discret JP White étant réduit la plupart du temps à faire les chœurs. Or Joy Williams... comment vous dire ? Joy Williams, me soufflera à juste titre Madame Sinaeve, évoque tout de même nettement plus souvent Céliiiine qu'Emmylou ou Lucinda, ce qui est au minimum gênant. La voix est belle, porte haut (c'est le moins qu'on puisse dire), mais tout est trop maniéré pour être honnête, la gestuelle faussement spontanée (et carrément risible) comme une technique vocale manquant sensiblement de finesse. Après la folkeuse couinante et chouinante, l'heure serait-elle à la country girl grimaçante et vocalisante ? Why not. Dans l'ensemble, ce n'est pas désagréable. Ce peut même être charmant, par éclat. Mais on ne peut que regretter qu'après seulement deux ans et un album, les Civil Wars ressemblent déjà à des professionnels figés. Qui, donc, figés dans leur set millimétré, exécuteront un rappel impromptu pour à peu près tout le monde (public, organisation...) sauf eux.

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Évidemment, les Fresh & Onlys n'ont pas ce problème. En fait, de problème, ils n'ont pas. Ils sont même tout l'inverse du duo qui les a précédés tant tout, chez eux, donne un sentiment de spontanéité, de fluidité et même de facilité. Voilà, c'est cela : à écouter Tim Cohen et ses sbires enquillant les 'Summer of Love' et autres 'Secret Walls' avec une aisance déconcertante, on aurait presque le sentiment qu'il est facile de produire une telle musique, que tresser des mélodies aussi brillantes ne demande aucun effort, et que venir les interpréter sur scène relève tout au plus de la formalité. Il n'en est bien sûr rien : les Fresh & Onlys sont avant tout un groupe solide, plus carré que ce que leurs dégaines suggèrent, et emmené par un leader de plus en plus incontestable. A ma droite, un type ronchonne qu'il adorait ce qu'ils faisaient avant mais que depuis quelques temps, c'est vraiment devenu de la soupe. Il n'a pourtant pas l'air bourré - il doit donc souffrir de léger problèmes auditifs. Car s'il est évident que les Fresh & Onlys n'ont plus grand chose à voir avec le groupe débarqué il y a deux ans (mais qui semblent une décennie tant ils ont rapidement eu leurs ronds de serviettes dans tous les classements et référendums de bon goût) et dont le garage lo/fi tutoyait la grâce la plus crade, leur évolution s'est évidemment faite pour le meilleur. Quand résonne 'Waterfall', ultime pépite du gig, les seuls mots qui viennent à l'esprit sont "classe" et "majesté". Eux, c'est certain, auraient bien mérité un rappel, et ce n'est pas faute pour le public (nettement plus touffu que pour les Civil Wars) de l'avoir réclamé à gorge déployée.

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De touffu, le public va devenir une masse informe dans les minutes qui suivent, beaucoup étant manifestement venus se prosterner devant Wooden Shjips, groupe il est vrai des plus tendances en ce mois de septembre 2011. "Se prosterner", l'expression est de rigueur tant le groupe de Ripley Johnson en impose, par sa puissance sonique (on est au Café de la Danse, là ? Vraiment ?), son hypnotisme comme par le sentiment d'inéluctabilité qui se dégage de sa musique. Répétitif, ténébreux, le show est aussi impressionnant qu'implacable... au point de fatiguer un peu, sur la fin, peut-être - mais ce sera bien là notre seul bémol. Pour le reste, Wooden Shjips aura donné une belle leçon de géologie sonique, option magma électrique. Dans un coin près de l'estrade, Tim Cohen semble le premier fasciné par ce à quoi il est en train d'assister. On le comprend fort bien.