jeudi 17 mars 2011

Boston Public - Sois prof et tais-toi.

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A tout point de vue, Boston Public est une série singulière. Elle l'est, bien sûr, de par son sujet : la vie quotidienne d'une équipe d'enseignants dans un lycée public, autant dire que ce n'est pas le pitch le plus courant qui soit. Elle l'est parce que, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, c'est une série de la FOX, alors que sans jamais se la jouer subversive, elle fait par définition l'apologie permanente de l'engager collectif et du service public. Elle l'est aussi, évidemment, parce que c'est une série de David E. Kelley, génie qui révolutionna la télévision américaine à la fin des années quatre-vingt-dix, et que rien que cela suffit à la rendre exceptionnelle. Mais elle est également singulière en elle-même. De par son traitement, son écriture et son atmosphère, Boston Public ne ressemble à absolument rien d'autre qu'elle-même.

On pourrait supposer, en extrapolant légèrement, que cette singularité est le fruit de la rencontre presque conte-nature entre Kelley, créateur et principal scénariste du show, et Jason Katims, son showrunner, devenu depuis le héros de tous les fans de Friday Night Lights - à l'époque un illustre inconnu, bien qu'il ait précédemment travaillé sur l'OVNI My So-called Life. D'une certaine manière, le duo que ces deux-là formaient était presque aussi incongru que celui formé par le principal Harper et son adjoint Scott Guber, binôme fascinant, électrique et complémentaire, entre le pragmatique et le hargneux, le moraliste et celui que ses élèves surnomment "le facho", dont l'amitié s'avère pourtant au fil des saisons absolument indéfectible alors même que tout les oppose. J'ignore évidemment quelles relations unissaient (ou non) Kelley et Katims ; Boston Public apparaît cependant comme le compromis parfait entre leurs deux visions du monde et du feuilleton, combinant le génie du premier pour les personnages hauts en couleurs et les situations absurdes à l'humanisme du second, à ses obsessions pour l'engagement, la fraternité et l'intérêt général. Ce pourrait n'être qu'un détail, une de ces bizarres associations dont la télé US a le secret, s'il n'était évident dès les premiers épisodes que Boston Public est par certains aspects l'inverse des autres shows de Kelley. Ally McBeal, The Practice et même Boston Legal ont pour principal point commun, outre le style Kelley (immédiatement reconnaissable), de mettre en scène des héros égocentriques, hédonistes et volontiers cyniques, lorsqu'ils n'ont pas tout simplement des morales disons très... fluctuantes. En quatre saisons, Boston Public ne va collectionner que des personnages dévoués, parfois ambigus, pas toujours très sympathiques, mais ne perdant jamais de vue le sens de leur investissement. Certes, un Harry Senate (magistralement incarné par Nicky Katt, qui bizarrement n'a quasiment rien fait depuis), en plus de cet investissement total, est de la race des John Cage et des Alan Shore : un personnage plus tendre qu'il en l'air, profond, spirituel, génial par bien des côtés, mais aussi complètement cassé et absolument mégalo.  Il y a cependant également du Coach Taylor en lui, un sens du devoir et de l'honneur qu'on ne trouvera jamais chez le roué Shore.


Mais bien entendu, la véritable spécificité de Boston Public, vient des sujets qu'elle choisit de traiter, souvent difficiles et politiquement incorrects (surtout sur FOX). Aux thématiques de teen-drama traditionnels (romances, découverte de la sexualité, transformations des corps, traumatismes divers et variés), Boston Public ajoute une réflexion complexe et presque exhaustive sur l'éducation et le système scolaire américains, qui ricoche sur une kyrielle de thèmes sociétaux généralement traités avec intelligence et mutiplicité des points de vue : harcèlement sexuel, affirmative action, intégration sociale, violence... tout y passe, le plus souvent sans relever de la polémique ou de la provocation. Avec bien sûr, en guise de pièce maîtresse, la solitude des profs du public, la politisation d'un métier de proviseur se confondant parfois avec celui de chef d'entreprise, et le manque de moyens (dramatique dans le système américain, comme le montrait de manière tétanisante la saison 4 de The Wire). Professeurs fautifs obligés de rester parce que personne ne veut enseigner dans un lycée public, sous-formation des éducateurs, salaires misérables (l'un des épisodes les plus troublants de la première saison est celui où Lauren Davis comprend qu'elle n'obtiendra jamais de prêt pour devenir propriétaire, et se prend de plein fouet le mépris profond de la société américaine pour le métier d'enseignant). Avec son physique de gros nounours et son air éternellement désolé, Chi McBride compose un formidable Steven Harper, chef d'établissement passant sa vie à courir de problèmes en accidents, constamment sur la brèche mais qui jamais ne doute de la légitimité de son engagement. A la manière d'un Jed Bartlet (The West Wing), il est de ces héros considérant que les idées valent plus que les hommes et croyant en la supérioté de l'esprit sur la matière. Et tout comme Jed Bartlet, d'ailleurs, il persiste dans cette croyance alors même que la réalité lui démontre le contraire en permanence.


Alors Harper, véritable héros de la série cumulant à peu près toutes les tares vis-à-vis du spectateur américain moyen (il est prof, noir, gros et démocrate), fait avec ce qu'il a. C'est-à-dire le dévouement de ses professeurs très imparfaits, qu'il materne et protège avant tout contre eux-mêmes, parfois en dépit de tout bon sens. Derrière lui, le fidèle Scott assure le sale boulot, avec une abnégation d'autant plus admirable que tous ses collègues le méprisent (il le dit lui-même : "quand j'ai commencé à enseigner j'ai choisi ce poste parce qu'il était le seul à légitimer le fait que tout le monde me déteste").

Boston Public, bien sûr, n'a pas que des qualités. Elle n'évite pas toujours certains clichés, et a ses petits travers, qui sont aussi ceux de toutes les séries de Kelley. Elle aurait pu être une formidable chronique sociale mais son auteur, lancé dans une quête éperdue de "série totale", n'a pas su s'empêcher de pondre quelques stortyline grotesques, de tomber dans le too much, de préférer parfois la gaudriole à la tendresse. Plus de sept ans après son annulation brutale, on n'en garde cependant que le souvenir d'un show unique en son genre, aux personnages complexes et attachants (citons encore l'excellent Harvey Lipschultz ou l'inénarrable Marla Hendricks) et au casting impeccable malgré d'innombrables fluctuations au fil du temps. Etonnamment, elle n'a jamais été éditée en DVD chez nous, alors que son succès, pour modeste qu'il fût, ne s'y est jamais démenti. On la revoit avec autant de plaisir des années après. Et ceux qui la découvriront suite à cet article auront du mal à la lâcher.


👍👍👍 Boston Public (saisons 1 - 4)
créée par David E. Kelley
FOX, 2000-04

19 commentaires:

  1. Ca fait vraiment plaisir de lire un article (et pas un mauvais) sur cet excellente série. Tout n'était pas parfait mais quelle audace, quel casting !

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  2. Arghh ...
    Ton erticle me donne envie de m'y replonger !

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  3. Bizarrement je n'ai aucune envie de regarder ça... :-)

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  4. comme lyle, c'est justement le réalisme du truc qui me donne pas trop envie ^^

    si ça se trouve les mafiosi n'aiment pas regarder les séries de mafieux "oh encore? ça me rappelle le boulot..."

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  5. En même temps c'est du Kelley hein, c'est pas non plus du docu-fiction. Il y a plein trucs complètement délirants (genre la folle au crochet), je trouve d'ailleurs que c'est une des qualités de la série, comme pour Boston Legal. Le côté complètement louf fait passer les trucs les plus graves. Et le défaut c'est que (comme BL) c'est des fois vraiment trop louf, ça saute le requin tous les trois épisodes et ça lasse un peu.

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  6. Il est certain que le réalisme est très aléatoire et pas du tout documentaire. En même temps je ne dirais pas que la série saute le requin en permanence, elle se renouvelle même de manière assez intelligence, en même temps par exemple Senate au second plan pour ne le surexploiter et verser dans la surenchère. Beaucoup de scénaristes moins malins seraient rapidement devenus Senato-dépendants.

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  7. Je vois plutôt ce dont tu parles (la mise en retrait de Senate - et de Lauren Davis, d'ailleurs - au profit d'autres personnages), comme une manière d'épouser d'autres visions, d'étudier d'autres conceptions de l'enseignement. Ce qui est frappant, lorsque l'on reprend chacun de ces personnages, c'est qu'il y a autant des méthodes que d'individus.

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  8. "David E. Kelley, génie qui révolutionna la télévision américaine à la fin des années quatre-vingt-dix, et que rien que cela suffit à la rendre exceptionnelle. "

    Bah, pas trop en fait, vu qu'il bossait à la chaîne sur au moins trois ou quatre série en même temps. Ce n'était pas du tout exceptionnel de tomber sur une série de Kelly en 2000 :))

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  9. C-U-L-P >>> c'est intéressant, ce que tu dis là... je n'y avais jamais pensé sous cet angle. Mais je crois malheureusement que les raisons sont plus prosaïque : j'ai lu que Nicky Katt a commencé à se désengager progressivement du show, il était assez demandé, a fini par partir temporairement et n'est jamais revenu ; les auteurs ont juste anticipé en engageant Michael Rapaport pour reprendre la fonction du prof "poil à gratter".

    Lil' >>> bien vu :-)

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  10. Bon ok, c la prochaine sur ma liste (qui se rétrécit de plus en plus au vu de la nullité ambiante...)

    :-)

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  11. Quelqu'un aurait un tuyau pour la trouver en vo? (même non sous titrée)

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  12. comme de raison je ne la connais pas celle-là, allongeons donc la wishlist :-)

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  13. quelqu'un aurait un bon plan pour trouver des sous titres ? (même anglais) je patauge un peu sans...

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  14. J'ai cherché de mon côté mais je n'ai pas trouvé grand-chose, désolé Marc...

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  15. Quelques épisodes de la saison 1 sont dispos sur http://www.allsubs.org/. Mais pas tous apparemment. Les trads ont l'air correct par contre bien sur je n'ai pas pu tester la synchro.

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  16. bah tant pis je ferai sans ; merci quand même... ;D

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  17. Ce commentaire a été supprimé par son auteur.

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  18. Sinon je n'ose le suggérer... mais si je me rappelle bien la VF était plutôt bien (même très bien par rapport au tout venant de l'époque). Cela dit je ne saurais même pas te dire comment la trouver. Non plus.

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