samedi 8 janvier 2011

La Tête dans le flux

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[Article paru sur Interlignage] La désormais prédominance d’Internet dans les moyens de diffusion de la musique a beau avoir accouché de bien des avantages, elle n’est pas sans quelques effets pervers, dont on ne parle que rarement mais que toute personne pourvue d’un site un peu lu et pas trop mal fichu a identifiés depuis longtemps. Le premier d’entre eux est quotidien, permanent, parfois suffocant. Il se nomme « le flux » et adopte le plus souvent l’apparence d’une pile de courriers virtuels encombrant les boites mails des destinataires, succession de « messages non lus », re-floraison permanente de « messages en attente de réponse ». Il y a une éternité, au sein du vieux du monde, les chroniqueurs avaient un service courrier pour s’occuper de ce genre de choses. Ils ne risquaient pas d’être ensevelis sous une masse d’informations pour la plupart sans intérêt. Ils pouvaient encore se concentrer sur l’essentiel. Aujourd’hui, le type qui va traverser Paris pour réaliser un Meeting… et écrire trois articles dans la semaine est le même qui stocke les albums envoyés puis les transmet à ses collègues, qui répond aux sollicitations par mails, qui cale les interviews et programme les articles, ou encore qui relit les papiers de ses petits camarades. C’est comme ça chez Interlignage, comme ça l’est chez à peu près n’importe quel site du genre. L’autre jour, sur un blog, je voyais deux types qui n’en avaient pas (de blogs) disserter sur les mérites comparatifs des sites en ligne et de la presse papier (toujours ce vieux débat), et l’un d’eux s’agaçait de ce que ces gros nuls de blogueurs se contentaient de parler de la même chose que les magazines. On pourrait difficilement être plus loin de la réalité.


D’une part, il faut savoir que le plus souvent (pour ne pas dire de plus en plus souvent), c’est exactement l’inverse : la presse papier s’inspire très largement de ce qui a précédemment excité le Net. Pas de manière systématique, mais tout de même ; on ne citera aucun nom, ce n’est pas le propos, mais il est assez évident lorsqu’on lit les deux de manière régulière que certains « journalistes » considèrent les blogs et les webzines comme une énorme banque de données plus que comme une masse critique valable, certains (heureusement minoritaires) poussant jusqu’à les recopier comme des élèves de quatrième recopient Wikipédia. Ensuite, si beaucoup de sites Internet se font plus ou moins volontairement les relais de ce qui marche ou de ce dont on a déjà parlé ailleurs, c’est surtout parce qu’à un moment, un choix se fait plus ou moins inconsciemment. Comme expliqué plus haut, nous travaillons sans filtre, sans assistante sexy et sans service de courrier. Chez Interlignage, rapporté à une année entière, tous les disques reçus sont écoutés, sans exception. Mais ce n’est même pas, hélas, parce que nous sommes meilleurs que les autres, ni plus consciencieux. C’est tout simplement parce que le gars qui reçoit tout ça (c’est-à-dire votre serviteur) a la chance d’avoir le temps de s’en occuper. Tout le monde ne peut hélas pas en dire autant, et tout le monde n’a pas forcément la possibilité d’étudier minutieusement un flux qui, pour in-chiffrable qu’il soit, dépasse très, très largement le millier de sollicitations mensuel. Fait rare, je suis parti une semaine en vacances fin octobre/début novembre ; à mon a retour m’attendaient deux-mille-quarante-neuf mails, dont plus de 80 % étaient des propositions d’albums, mailing de labels, d’agence de com… etc.

Il ne s’agit pas là de se plaindre : on peut considérer que toute personne s’infligeant cela pendant plus de six mois a choisi sa vie. Si tout ceci se trouve ici exposé, c’est dans l’unique but de permettre au lecteur l’ignorant ou s’en moquant (en quoi il aurait raison – ce n’est après tout pas son problème) de comprendre que contrairement aux apparences, il n’est pas forcément plus simple aujourd’hui pour un groupe sans label d’accéder à une forme de promotion. Plus simple, cela l’est peut-être dans les faits : il suffit d’envoyer un mail. Mais obtenir un retour n’a rien de garanti, ni d’aisé. C’est un peu comme si des leaders d’opinions vivaient à chaque coin de rue mais que leurs logements étaient en permanence pris d’assaut par une foule hystérique. Il y a ceux qui ont un laisser-passer (label, attaché de presse…) et les autres, ceux dont on devrait dans l’idéal parler le plus souvent, sauf qu’on ne le fait que de manière très irrégulière. Parce que défricher est quelque chose qui prend énormément de temps. Parce qu’entre un groupe peu connu et un artiste inconnu, on a parfois du mal à hiérarchiser les priorités. Nous vivons dans un pays qui n’a globalement rien à foutre de la musique. Les gros artistes anglo-saxons n’intéressent pour la plupart qu’une frange très minoritaire du public. Dès lors, ambitionner de traiter d’artistes n’ayant pas les faveurs des grands médias est un sacerdoce, puisque quelques VRP du rock FM ou de la variété mise à part, personne n’a ces faveurs. A part lorsqu’on tombe sur un génie anonyme, ce qui n’arrive évidemment pas toutes les semaines, se plonger dans le puits sans fond des sans grades de la musique est plus souvent un boulot qu’un plaisir, et lorsque l’on a rien à y gagner on préfère souvent à tout prendre se faire un peu plaisir. Ce n’est pas le moindre des paradoxes : il n’y a dans l’esprit rien de plus indie que la blogsphère musicale. L’on y parle d’ailleurs à longueur d’années d’indie-rock. Mais les vrais indés, dans le fond, et pour des raisons de moyens plus que d’envie, n’y ont pas toujours la place qu’ils mériteraient.


Bon. Maintenant que je vous ai bien plombé le moral en ce beau début d’année (selon nos sources, à mi-article, huit groupes amateurs viennent déjà de splitter), passons aux bonnes nouvelles : il arrive heureusement que des artistes de valeur parviennent à se frayer un passage dans le flux, le plus souvent à virtuels coups de dents. Le bon côté des choses est que comme on est indépendant, on n’est pas tenu de parler du dernier groupe à la mode si l’on en n’a pas envie. Et croyez-moi, on en a rarement envie. On a vachement plus envie, en général, d’évoquer des groupes comme Alice The Goon, dont on se demande bien d’ailleurs ce qui leur manque pour devenir le dernier groupe à la mode, tant tout chez eux tend vers cela. Non qu’ils soient particulièrement putassiers : ils ont simplement tout pour plaire. Le bon style, les bonnes influences et un univers suffisamment personnel pour être un peu plus que le groupe autoproduit de service, celui que l’on condamne ad vitam aeternam à assurer les premières parties de groupes à peine plus connus, qui galère pour trouver des dates de concerts ou qui doit limite se prostituer pour qu’un chroniqueur écoute leur EP (dont il ne parlera pas, parce que le vrai chroniqueur, celui qui n’officie pas sur Internet, donc, ne parle que des gens qui ont la carte).

Alors certes, à côté de cela ils cumulent à peu près toutes les tares : ils ne jouent ni du garage-psyché ni du shoegaze, ils sont influencés par les Pixies (c’est tellement 2001) et en plus, ces gros nazes ne vivent même pas à Paris. Leur pop a beau être électrique et power, tout cela manque cruellement de glamour, ce qui n’a rien de très étonnant pour un groupe tenant son nom du personnage moche et androgyne de Popeye (personnage qui n’est même pas le plus connu, du reste – mais c’est vrai qu’Alice The Goon c’est mieux, comme nom, que Mimosa). Leurs deux derniers EPs sont franchement très bons, mais la qualité n’a jamais fait le succès. Hélas. Car des morceaux morceaux comme "The Halo" ou l’excellent "Desireless" méritent bien mieux, dans l’idéal, que d’être écoutés en streaming sur un quelconque site qui rame (le passage sur la chaîne confère d’ailleurs une vraie ampleur au son, ce qui n’est pas loin d’être exceptionnel de nos jours). Habile, le groupe trouve un équilibre rare entre gimmicks rigolos et hargne véritable. Bons riffs, bonne voix, prod intelligente, esthétique soignée et énergie à revendre… il n’y a pas grand-chose à redire, c’est de la belle ouvrage n’ayant pas à rougir face à des choses plus hypes, plus parisiennes ou plus anglo-saxonnes. En fait, ces deux EPs comptent probablement parmi les meilleurs qui nous soient parvenus en 2010, avec léger avantage au plus ancien des deux, qui renferme l’excellente "Micky My Love".


Beaucoup moins fun (c’est peu de le dire), l’univers de sTepH mAcHiN, qui hasard amusant publiait son EP le même jour qu’Alice The Goon, n’en est pas moins intéressant, qui mêle chanson de qualité et interprétations hantées, machines et stridences guitaristiques. Si le commun des mortels sera sans doute tenté d’évoquer Bashung ou Higelin, c’est sans doute l’excellent Jacques Duvall qui constitue le rapprochement le plus pertinent (voire flagrant sur "Post Humain"), avec peut-être Tanger. Peu importe, du reste : les références qui viennent à l’esprit à l’écoute de cet eNcOre coMbIeN ? sont toutes saines et de bon goût, sinon de très bon goût, puisque l’ensemble porte la marque distinctive des productions Bruno Green (son dense et intimiste, guitares désertiques), jamais en retard d’une découverte. Ironie du sort, c’est finalement la reprise des "P’tits papiers" qui marque le moins. Pas mauvaise, pourtant, et même plutôt personnelle. Mais simplement assez anecdotique en regard de chansons comme "La Fille en l’air" ou "Sous la couette", blues pétrifiants et crépusculaires ne devant pour leur part rien à personne. Faut-il le préciser ? Comme pour le groupe hébroïcien susnommé, le niveau général est très largement au-dessus du niveau moyen d’une auto-production.


EP 2010, d’Alice The Goon & eNcOre coMbIeN ? de sTepH mAcHiN (2010)

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