mardi 19 octobre 2010

Morrissey - Une époque formidable

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C'était au siècle dernier. Les gens portaient de ridicules surchemises à carreaux, roulaient en 205 et achetaient des disques. Autant dire que tout cela n'est pas jeune, car si la 205 est devenue culte et si les surchemises connaissent un petit revival depuis peu, le mot "disque" n'évoquera peut-être plus grand-chose aux jeunes qui nous lisent. L'article commence mal, d'autant que nous n'allons pas parler d'un disque à proprement parler, mais d'un phénomène encore plus antique et daté : la compilation de singles.

Oui, jeune Léo qui découvre ce matin ce site et l'expression "compilation de singles". A l'époque, on publiait des petits disques séparément, qu'on appela longtemps 45 tours puis, à l'avènement du CD, CD Single, même s'il y avait souvent deux titres - mais "CD deux titres" n'était bon que pour Francis Cabrel et Dorothée. Nous, on disait single. Manière fétichiste et sans doute inconsciente de rattacher cette petite rondelle sans couleur et sans chaleur au 45 tours de notre enfance (je parle de manière générale, bien entendu, les seuls 45 tours que j'aie eus dans les années 80 étant des comptines pour enfants ou des greatest hits les Bisounours). A la fin des années 80, cependant, le phénomène, qui connut son heure de gloire dans les années 60/70 (rassure-toi jeune Léo, je n'y étais pas non plus) était déjà sévèrement essoufflé. En effet les labels s'étaient dits, les malins, qu'il valait mieux tant qu'à faire utiliser le single comme support promotionnel à l'album (à l'époque on disait encore LP, mais bref). Par exemple en en extrayant un morceau en guise de teaser radiophonique, qu'on sortait un peu avant... et ainsi appâté, le jeune de l'époque (qui s'appelait alors plus souvent Mathieu ou Sylvain), achetait d'abord le single qu'on lui avait matraqué à la radio toute la semaine PUIS l'album, qu'il payait pour 14 morceaux sur la foi d'un seul (et là en général, il découvrait qu'il n'y avait en tout que trois bons titres dessus : le premier single, et ceux qui deviendraient le second et le troisième).


 Morrissey lui ne mangeait pas de ce pain-là, mais c'était bien normal puisqu'il était l'icône de la jeunesse contestataire et mal dans des baskets. Je sais, jeune Léo, tu as bien du mal à comprendre pourquoi. Ce type avec sa coiffure pas possible, qui se balade torse poil et se prétend in-aimable, ça ne te fait pas tout à fait le même effet qu'Adrien des BB Brunes. Il serait un peu long de détailler le pourquoi du comment - dis-toi simplement que pour différentes raisons tant techniques que tactiques Morrissey (on l'appelait le Moz, une idole d‘une génération ayant fatalement un petit nom) a su parler à la jeunesse anglaise des années quatre-vingt. Dont on ne dira jamais assez qu'en 1990, elles n'étaient point finie - comme le prouve ce formidable Bona Drag. Et il était le roi du single-killer, au sens le plus romantico-héroïque, soit donc "morceau de trois minutes quarante qui n'est pas sur l'album et que tu collectes aussi bien pour l'objet que pour sa face B."

Entre 1988 et 1990, le Moz a à ce point pissé du single qu'après seulement trois ans de carrière solo (et un seul album studio) il devint déjà urgent de le compiler en bonne et due forme. Osons briser ce tabou : Bona Drag est très probablement le meilleur disque solo de son auteur, ce n'est pas un hasard si les fans le considèrent comme un album à part entière ni s'il est rutilement réédité vingt ans après. Outre qu'il contienne 'Everyday Is Like Sunday', probablement le plus grand tube de l'éphèbe mancunien (mais qu'on trouvait déjà sur Viva Hate!), il recèle quelques unes de ses plus grandes chansons et concentre en quatorze titres PARFAITS ses obsessions. Attrait faussement candide pour ce qui déplaît à la bonne morale ('Interesting Drug', 'The Last of the Famous International Playboys'), ballades premier degré désarmantes d'émotion ('Will Never Marry', 'Yes, I'm Blind'), britpop imparable ('Piccadilly Palare') et romantisme aussi urgent qu'ironique ('Suedehead'). C'est aussi accessoirement le témoignage d'une époque pas si lointaine où, incroyable mais vrai, six de ces sept singles mélodiquement et thématiquement exigeants atteignaient le Top 10 UK, et où l'on arrivait encore à s'offusquer d'une pseudo-apologie de l'occultisme sur 'Ouija Board' (en 1989 !!!), qui est pourtant plus une pop-song endeuillée qu'une chasse sur les terres du black-metal scandinave.

A l'instar de toutes les récentes rééditions d’un Moz qui en bon fan de Bowie sait conférer le plus grand raffinement au plus banal des vides greniers, celle-ci est copieuse et particulièrement recommandable. Le remaster n'est pas forcément très impressionnant (en tout cas beaucoup moins que sur les récents exercices du genre quoique 'Ouija Board' en sorte grandie), en revanche Steven Patrick ne lésine pas sur les bonus, offrant pas moins de sept inédits, dont au moins quatre le sont vraiment (entendre par-là qu’ils ne sont jamais sortis officiellement en l'état). Autant dire que notre cœur penche très fort en faveur de la superbe version de 'Please Help the Cause Against Loneliness' (offerte il y a un siècle à Sandie Shaw). 'Oh Phoney', initialement écartée de l'album, n'est pas mal non plus dans le genre. Certes rien là-dedans qui n'ait pu se trouver plus ou moins légalement sur le Net depuis des années, mais c'est malheureusement le lot de tout inédit en 2010. Sais-tu même ce qu'est un inédit, jeune Léo ? Attends - je t'explique…


Bona Drag, de Morrissey (1990)

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