mardi 12 octobre 2010

Curb Your Enthusiasm - Enfoiré, Inc.

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C'est l'histoire d'un gros enfoiré qui ne s'assume pas. Il s'appelle Larry, a la cinquantaine bien entamée, est scénariste, et blindé de pognon parce qu'il a créé plus de dix ans auparavant une petite série avec un relatif succès underground : Seinfeld. Évidemment la plupart des gens ne le connaissent pas (le commun des mortels ignore le nom des scénaristes ou des producteurs), et bien entendu il se contente la plupart du temps de vivre de ses rentes puisque son seul et unique film, Sour Grapes, fut un four monumental (il est vrai qu'il était très mauvais). Petite précision à l'attention des lecteurs du Golb n'ayant jamais vu Curb Your Enthusiam : je ne suis pas en train d'introduire un article dans lequel je vais casser cette légende vivante de la télé US. Ce que je vous raconte-là, c'est le pitch de la série.

Inspirée d'un mocumentaire réalisé en 1999 pour HBO, Curb Your Enthusiam conserve les principes de son modèle : caméra super-8, scènes de la vie quotidienne pour certaines totalement anodines, impros fréquentes et Larry David en roue libre. Dix ans que ça dure, dans une relative indifférence une fois sorti des États-Unis, mais avec un franc succès critique et public outre-atlantique.

Honnêtement, durant les premiers épisodes, on a un peu de mal à comprendre pourquoi. Incontestablement originale, Curb Your Enthusiam s'avère particulièrement abrupte au premier abord. Le côté documentaire, sans doute, assorti du fait que vendue comme une sitcom, elle ne semble pas si drôle que ça (rétrospectivement on peut même considérer que la première saison est assez mauvaise). En fait, l'autofiction de Larry David est à son image : amère, cynique, acariâtre et égocentrique. On pense bien sûr inévitablement à Woody Allen - qui finira d'ailleurs pas embaucher David pour jouer son double (à Allen) dans Whatever Works. On pense aussi, c'était prévisible, à Seinfeld. Mais il n'est pas sûr cependant que comparer les deux serait très productif. Étrangement, Curb gravite exactement dans les mêmes sphères (chroniques de la vie de tous les jours et mesquinerie ordinaire) tout en étant finalement très différente. Moins absurde. Moins millimétrée. Burlesque toujours, mais  plus Scarron que Keaton, dans le fond. Comme un Seinfeld dont on aurait gardé que le goût du soufre, les personnages odieux et le dégoût viscéral tant pour l'American Way of Life que pour la modernité en règle générale.

C'est aride, teigneux, parfois terriblement cruel. Il y a quelque chose de très rothien (philipperothien, pas josephrothien, of course) dans cette manière de mettre en scène sa propre auto-satisfaction, sa propre mégalomanie, de filmer complaisamment sa propre médiocrité. Il n'est sans doute pas inutile de rappeler qu'aux origines, c'est de lui-même que Larry David s'était inspiré pour créer le personnage de George Costanza (ce qui aboutit à l'une des scènes les plus drôles de la seconde saison), dont j'écrivais il y a quelques mois qu'il incarnait "une forme de radicalité, de jusqu’auboutisme dans la nullité qui fait même se demander comment on peut le trouver crédible, comment on peut supporter l’idée qu’un tel minable existe, quelque part sur cette terre" (voir par ailleurs). Le bonhomme est un récidiviste de la chose, multi-récidiviste, même, puisque la saison quatre de Seinfeld effectuait une vertigineuse mise en abyme en relatant de manière extrême fidèle la manière dont Jerry et Larry avaient créé... Seinfeld. Mais l'approche de Curb est encore plus extrême. Non pas tant en raison des caractéristiques des personnages (le Larry de la série est tout de même bien plus "positif" que George Costanza, il ne gravite pas dans les mêmes sphères et n'a pas en lui cette part de beauferie inhérente au meilleur ami de Seinfeld) que parce que cette fois-ci, Larry fait sauter tous les filtres. Larry est Larry, et en même temps il ne l'est pas. Le procédé n'a rien de nouveau en matière de fiction. Philip Roth, justement, fait cela depuis quarante ans. Mais jamais on ne l'avait vu poussé aussi loin dans un show TV. Ne fût-ce que pour cette raison évidente : Larry David (version écran, du moins) est un sale type. D'un abord jovial, souriant, bien élevé... mais totalement ravagé à l'intérieur, méprisant le monde qui l'entoure avec une violence hors du commun. Quand Seinfeld prenait plaisir à tourner en dérision les conventions sociales, David, lui, les passe sous le feu d'un bazooka rhétorique étourdissant (dans tous les sens du terme, Curb pouvant être assez pénible à suivre). Qu'il souhaite la mort de l'oncle d'un ami pour éviter d'avoir à lui céder un rein, tente d'entrer dans les bonnes grâces de la psy de sa femme afin qu'elle plaide en sa faveur, ou se serve d'une petite-amie handicapée pour prouver au monde qu'il n'est pas aussi pourri qu'on le pense... Larry se roule dans la médiocrité pour mieux faire rejaillir celle de ses contemporains, à la façon d'un super-détecteur de la connerie humaine.

Cela ne suffit pas à compenser d'autres aspects moins convaincants de la série. Certains épisodes sont un peu faiblards, le rythme n'est pas toujours très soutenu. Il faut cependant reconnaître que loin de marquer le pas, la série, comme Seinfeld en son temps, monte en puissance au fil des saisons, prenant sa véritable mesure parvenue à la quatrième et faisant montre d'une liberté de pensée et de ton comme on en rarement vu à la télévision - HBO compris. A découvrir quoiqu'il en soit, même s'il est assez évident que Curb ne peut provoquer que deux types de réactions : le rejet total ou la fascination muette.


Curb Your Enthusiam (saisons 1 - 7), créée par Larry David (HBO, 2000-09)

16 commentaires:

  1. C'est vrai qu'un sentiment de rejet est possible. Ce n'est pas une série "aimable", au contraire. C'est, un peu, comme un SEINFELD dont on aurait enlevé les joliesses. Cependant pour moi, c'est vraiment l'une des meilleures séries des dernieres années. Originale en plus d'être drôle et pertinente.

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  2. Les débuts de la série sont en effet assez poussifs. Mais quand on s'accroche, on ne regrette pas !

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  3. "A découvrir quoiqu'il en soit, même s'il est assez évident que Curb ne peut provoquer que deux types de réactions : le rejet total ou la fascination muette." Ton billet est la preuve qu'il existe une troisième voie, non ? :-))
    Yes I'm back !

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  4. J-C & Lil' >>> je suis tout à fait d'accord.

    Mélanie >>> je suis quand même plutôt dans la fascination (certes pas muette), mais il a fallu quelques temps avant que j'en arrive là. Il faut dire aussi qu'à partir de la saison 4 les épisodes sont tous plus monstrueux les uns que les autres. Disons que j'ai eu un temps d'adaptation assez long.

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  5. Excellente série avec mention spéciale pour la saison 7 et la reformation de Seinfeld. J'appréhendais un peu et en fait, c'est super bien écrit et super jouissif, avec une auto-dérision comme on en voit quand même très rarement chez les stars de la télé US.

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  6. C'est vrai que cet arc est absolument génial, un grand moment de bonheur pour tous les fans de Seinfeld. Pas tellement à cause de la reformation en tant que telle, mais parce que la chose est traitée avec une auto-dérision et même une auto-cruauté géniale, et bourrée de référence subtiles (la qualité du final, les problèmes "racistes" de Michael Richards, j'en passe et des meilleures).

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  7. Merci, M. Sinaeve, pour cette "review".

    Une question : peut-on directement attaquer la saison 4?! :-p

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  8. Série inégale mais à voir absolument. Son originalité est telle qu'elle rachète dix ans de sitcoms ineptes.

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  9. mais arrête Thomas, là j'ai tout lost à rattraper puis maintenant ça tsss, je dors quand moi ?

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  10. Bah tu prends de la coke pour tenir le coup. Tu dois être le dernier lecteur du Golb à ne pas s'y être mis, va être temps :-)

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  11. ça bousille trop le nez, je me rabattrai sur l'autre spécialité colombienne (non pas la cumbia)

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  12. J'ai beaucoup aimé la saison 1, moi. La 2ème est formidable également, et peut-être un peu plus "fine", avec la bouteille d'eau dans le calbut, l'emprunt de fourchettes au restaurant, ... ^^

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