jeudi 2 septembre 2010

Arab Strap - La Neurasthénie au cœur

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C'était au milieu des années quatre-vingt-dix, autant dire il y a une éternité. Un peu paumés, les intellos neurasthéniques ne savaient plus à quels saints se vouer et décidaient alors, dans un élan d'enthousiasme ne leur ressemblant guère, de placer leur avenir - sinon celui du rock tout entier - entre les mains d'une bande de dépressifs encore plus neurasthéniques qu'eux, genre de super-corbeaux jouant une musique super-désespérée dans leurs deux-pièces-cuisine, le plus souvent soit au fin fond du trou-de-balle de l'Amérique, soit dans une petite ville britannique où il pleuvait tout le temps. Dans le genre, on pouvait difficilement faire mieux (enfin : pire) que Falkirk, en Ecosse, petite bourgade charmante (j'y suis déjà allé, je vous assure) au climat un peu douloureux pour les étudiants en art plastique. On ne sera donc pas surpris qu'Arab Strap ait rapidement préféré jouer un post-rock lent et sinueux plutôt que de la surf music, genre pourtant ô combien respectable, que les intellos neurasthéniques n'ont jamais vraiment compris.


Bon... on rigole, on rigole, mais les deux premiers albums d'Arab Strap sont bien évidemment des merveilles, sorte d'apogée de la mouvance post-rock (euh non : slowcore... enfin sadcore... enfin post-folk... enfin on n'a jamais trop su, donc disons post-rock), qui si elle ne tint aucune de ses promesses (le rock ne fut pas sauvé et ses interprètes ne se suicidèrent jamais) persiste à tenir la dragée haute au rock mélancolique d'aujourd'hui. On ajoutera même avec une pointe de mauvaise foi que finalement, l'époque où Radiohead n'avait pas encore complètement confisqué le marché des intellos neurasthéniques n'était pas si désagréable.

Car Arab Strap, comme quelques élus n'ayant malheureusement jamais su convaincre au-delà d'une poignée d'albums, dégageait une sincérité dans la déprime... une honnêteté dans la torpeur qui, pour un peu que vous ne soyez pas allergiques aux petits amplis et aux voix basses, ne peut que séduire. Arab Strap, à sa manière, réhabilitait l'art de l'émotion pudique, du désespoir tout en dignité, de l'ascèse avec du sens à l'intérieur (une mauvaise langue ajouterait que cela valait mieux, la seule fantaisie de toute l'histoire du groupe - 'General Plea to a Girlfriend' - étant une atrocité à faire passer Daniel Johnston pour un chanteur). Il y avait là une forme de radicalité garantissant à ce groupe qu'il n'aurait : a) aucun succès, b) aucun héritage, c) aucune chance avec Kate Moss même (voire surtout) en donnant son nom à l'une de ses chansons les plus languides.


Encore un peu gestation sur son premier album (le néanmoins excellent The Weekend Never Starts Round Here, qui renferme entre autres la sublime 'Blood'), l'art du groupe acheva d'être consommé sur le second, Philophobia, merveille qui fit les belles heures de Matador à l'époque où il était, pour quelques années encore, le label le plus ambitieux de la planète indie. Dès les premières notes de 'Packs of Three', il était évident qu'Arab Strap venait de changer de dimension et que la suite allait être passionnante. Elle le fut, avouons-le, un peu moins que prévu. Mais avoir gravé un disque du niveau de Philophobia ne suffit-il pas amplement à faire de vous un groupe culte, dans une époque en comptant de moins en moins (ou pour être exact : de plus en plus, vénérés par de moins en moins de monde).

Les deux albums sont bien entendu réédités dans de superbes packages, assortis cela va sans dire des peel sessions de chaque promo, bonus incontournable depuis la mort du grand John (à se demander si elles ne sont pas toutes devenues libres de droits depuis lors). Précisons-le car c'est assez rare, les prix de ces deux très beaux objets défient quasiment toute concurrence en matière de rééditions, au point qu'on voit mal quelle bonne excuse pourrait trouver un intello neurasthénique digne de ce nom pour ne pas les acheter.



The Weekend Never Stars Round Here (1996)



Philophobia (1998)

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