jeudi 18 janvier 2007

Au commencement était l'émotion...

[Mes disques à moi (et rien qu'à moi) N°60]
Pinkerton - weezer (1996)

C’est l’histoire d’un groupe pas comme les autres et d’un chanteur pas comme son groupe.
 
weezer fait partie des mystères de la Création. On n’a jamais réussi à comprendre ce groupe, et on n’a jamais vraiment su expliquer son succès. Jusqu’à l’échec relatif de son dernier opus (Make Believe, il y a deux ans, qui entraîna un split de toute façon irrémédiable) beaucoup de gens ont même cru que dès que Rivers Cuomo touchait une guitare il en sortait automatiquement un chef-d’œuvre. C’est d’ailleurs un fait : sur cinq albums et à peine une douzaine de faces B enregistrées par weezer, il n’y a pas beaucoup de merdes. Pourquoi ? Comment ? Personne ne le sait. Personne n’a jamais réussi à savoir comment un petit groupe pop-punk que rien au départ ne différenciait de ses collègues a pu se changer à l’arrivée en l’un des collectifs les plus importants de son temps. Car personne n’a jamais pu lui enlever ce titre. Même pas ses détracteurs (qui ne sont d’ailleurs pas bien nombreux). En 1994, alors que Green Day, Offspring et consorts faisaient marrer les trois quarts de la planète, weezer débarquait avec un album et deux singles féroces (« Buddy Holly » & « Undone (the Sweater Song ») et acquérait immédiatement la crédibilité après laquelle la plupart des combos de cette scène revival punk courent encore.
 
Avant d’être un leader générationnel, Rivers Cuomo est un loser absolu. Un nerd, du genre qu’on enferme dans les casiers. Quand les autres icônes des années 90 avaient toutes un truc pour tirer leur épingle du jeu, lui n’avait rien. Kurt Cobain était un loser aussi, mais il était beau et charismatique. Cuomo, pour sa part, est d’une rare laideur. Quant au charisme, faudra repasser. Et pourtant dès le premier album son groupe va cartonner. Rien de surprenant à cela : weezer premier du nom (le bleu) est une imparable collection de tubes. Dans les 90’s on n’a pas vu beaucoup de disques réunissant autant de hits… signe qui ne trompe pas : quasiment TOUTES les chansons de cet album sont désormais des classiques.
 
Restait à écrire la suite, et la suite c’est Pinkerton. Que rien ne différencie, de prime abord, de son prédécesseur. Et qui pourtant se situe à des années lumières. La preuve : ce fut un bide total. Et pourtant, tout le monde le sait : si les fans de weezer préfèrent généralement le premier (ou le troisième) album, les amateurs de musique, les vrais, préfèrent presque tous Pinkerton.
 
 
Entre sa pochette carrément pas rock'n’roll et son titre faisant référence au personnage de Mrs Butterfly, cette seconde sortie de weezer n’avait par ailleurs rien pour faire un carton. Sans oublier le single, « The Good Life », vague réminiscence du « In the Garage » d'antan, la nostalgie en moins. De toute façon le morceau n’est tellement pas représentatif de l’album dont il est extrait que ça fait presque sourire : qui croyait-on arnaquer ? C’est bien simple : quand on écoute Pinkerton en suivant l’ordre des chansons on a l’impression que ce titre a été rajouté à la dernière minute tant il détonne avec le reste. Une bonne chanson, soit. 
 
Ce disque ressemble tellement à Rivers Cuomo que personne n’a été réellement surpris de le voir renié par son auteur. Malade mental avéré, Cuomo a toujours principalement vécu dans sa tête et a fait de Pinkerton un genre de reflet de son âme détraquée que personne (même pas lui) n’avait réellement envie de connaître. Au point qu'après ça, il faillit bien se retirer des affaires, plaquant ses potes pour reprendre ses études et laissant son oeuvre en suspens durant cinq longues annés. Certes, du strict point de vue musical, la formule weezer (guitares saturée, rythmiques bondissantes, mélodies ciselées) n’a pas changé d’un iota. L’atmosphère n’est en revanche plus du tout la même, et les refrains catchys ne parviennent plus à cacher la détresse de leur auteur. « Tired of Sex », morceau d’ouverture au titre évocateur, en est une excellente illustration : la voix étouffe d’abord derrière la musique, les guitares explosent, mais le ton est désabusé et le texte (quoique délicieusement sarcastique) plutôt pas gai.
 
Pour autant pas question de publier un disque déprimant : bien au contraire, comme tout ce que weezer a sorti durant ses douze années de carrière, les chansons de Pinkerton sont énergiques et revigorantes. Après tout, le credo de Cuomo n’a t’il pas toujours été : Je veux composer des chansons qui rendent les gens heureux ? Il tient parole : « Why Bother? » la sautillante, « Falling for You » et son intro-berçeuse, la power-pop teigneuse de « Getchoo »… Pinkerton contient assez d’humour et de bonne humeur pour satisfaire l’auditeur souhaitant écouter un truc léger au réveil. Simplement Rivers Cuomo fait office de ver dans le fruit de son groupe, et même le texte le plus jovial contient une ligne ambiguë – voire triste. On ne se refait pas ! Et puis quelque part, malgré de louables efforts, il y a quelque chose qui cloche… tant dans ces stridences qui parcourent le disque que dans une atmosphère générale étrange… Non, décidément, l’échec commercial était programmé, mais on appréciera le coup de bluff : weezer était un disque carré faussement garage ; Pinkerton est un disque sale sous une apparence très clean.
 
C’est alors que certains critiques un peu plus inspirés que la moyenne remarquèrent quelques audaces de production discrètes (et c’est vrai qu’à ma connaissance il n'existe pas un seul disque qui soit doté d’un son approchant celui-ci) et déduirent, malins, que Rivers Cuomo voulait en fait asseoir son statut de songwriter. L’idée tenait la route – sauf que quand on a déjà écrit « In the Garage » ou « My Name Is Jonas » (entre autres perles du précédent opus) on n’a pas vraiment de preuves à faire. La vérité, la seule je crois, c’est que Pinkerton fut pour son auteur le moyen d’affirmer sa personnalité – et donc son âme. C’est peut-être même là-dedans que repose la clé de weezer : contrairement à tous les autres groupes d’alors, ce groupe était doté d’une âme. Bien sûr cet album sonne (a l’instar des autres) comme un mélange habile et volontiers opportuniste de Ramones, de Beach Boys, de Buddy Holly (justement) et de Nirvana. Mais ça va plus loin, il y a un truc, LE truc que Green Day n’aura jamais. Le petit plus faisant que Green Day a sorti d’excellents disques et que weezer, de son côté, a sorti des chefs-d’œuvres. On appelle cela l’émotion : weezer est émouvant, et même si « Butterfly » clôt l’album en version guitare/voix, Rivers Cuomo n’a jamais eu besoin de sortir les guitares acoustiques pour faire pleurer. Preuve en est « Pink Triangle », ritournelle toute à la fois poignante et abrasive narrant les mésaventures d’une lesbienne. Ou « Across the sea » et son riff déglingué.
 
L’émotion : c’est ce qui fait que weezer aura été un grand groupe, alors que d’autres, en produisant des disques bien plus ambitieux, resteront toujours des médiocres.
 
 
Trois autres disques pour découvrir weezer :
 
weezer (le bleu / 1994)
weezer (le vert / 2001)
Maladroit (2002)