vendredi 17 novembre 2006

Silence. On pleure...

[Mes disques à moi (et rien qu'à moi) - N°54]
No More Shall We Part - Nick Cave & The Bad Seeds (2001)

Un journaliste idiot (des Inrocks ?) écrivit, en prélude à sa critique de cet album : « Depuis qu’il a quarante ans, qu’il a arrêté de boire et se prend pour un crooner, Nick Cave est devenu complètement chiant. »

Il est de bon ton, en effet, de vénérer les premiers disques nettement plus rock n’roll de Cave puis d’ignorer toute sa période 1994-2004 pour recoller les morceaux avec Abattoir Blues, album où les Bad Seeds renouaient avec les décibels. On peut considérer cela comme du snobisme intellectuel. Ou alors, on peut juste dire c'est que de la connerie pure – voire les deux : il n’y a pas de contre-indication.


Comme tout album dit « de divorce », No More Shall We Part est triste.

Mais en plus c’est un album de Nick Cave. Ce qui, en soi, n'est pas bien gai.

Alors Nick Cave qui divorce, c’est carrément plombant.

De fait, No More Shall We Part est sans aucun doute le disque le plus triste de tous les temps.

C’est aussi un des plus beaux.

De la pochette avec ces étranges fleurs (du mal ?) à la dernière note, tout, sur cet album, côtoie la Grâce Absolue, le Sublime. C’est un enchantement de chaque instant, romantique, désespéré et poignant. Habitué à hâcher ses vocaux, Cave se fait ici plus cajoleur, use d’une scansion lancinante épousant chaque phrase, chaque mot. Et derrière, les Bad Seeds assurent, sur le seul disque du collectif ne contenant pas une note de guitare électrique (allez, une seule). Avec du piano, bien sûr, mais aussi des cordes, partout, des arrangements de cordes étranges et envoûtants, façon celtique mais jamais complètement (« Hallelujah »). Tout en finesse et en discrétion, entièrement mis au service de la voix du Maître qui pleure. Souffre. Se lamente.

Impudique mais digne, touchant mais pas putassier, Cave ouvre sur un morceau de six minutes hypnotiques (« As I Sat Sadly by Her Side ») qui posent l’atmosphère de l’album : piano omniprésent, voix en apesanteur, détresse latente… et le referme quasiment de la même manière, à ceci près que « Darker with the Day », pour sa part, sent un peu l’espoir. Ne fût-ce que sa magnifique intro. Un morceau de crooner c’est vrai, mais façon Nick Cave (à savoir que ça ressemble plus à Leadbelly avec du piano qu’à Sinatra).

Entre ces deux chansons superbes, on aura assisté à une improbable descente aux enfers. Une même chanson ou presque, articulée autour des deux mêmes thèmes : l’amour déchu et Dieu, seul refuge pour un homme qui, à vouloir tout avoir, a tout laissé derrière lui. Jamais Nick Cave, le rugueux Nick Cave, le puissant Nick Cave n’aura semblé aussi fragile, faible et misérable que sur « … and No More Shall We Part ». La plus belle chanson de tous les temps, interprétée quasiment a capella, à moitié faux parfois tant la voix se brise dans les montées. Mais comment chanter juste lorsqu’on a les sanglots en travers de la gorge ? Sur ce disque, Cave parvient enfin à atteindre le degré d’émotion de son idole, Tom Waits. « … and No More Shall We Part » est son « Blue Valentines ».

Par moments, la douleur s’étiole… sur « Love letter », Cave devient calme, contemplatif, apaisé. Mais ce n’est que reculer pour mieux sauter, puisque ce titre presque léger est enchaîné avec le martial « Fifteen Feet of Pure White Snow », seul morceau du disque présentant (assez vaguement) une montée en puissance évoquant le Nick Cave rocker d’antan. Puis, c’est « God Is in the House », et cette fois c’est à autre une idole, que dis-je, un mentor, que l’auteur de « The Mercy Seat » se confronte : Johnny Cash, bien sûr. Cette chanson, une des plus belles que j’aie jamais entendues, rivalise sans peine avec le meilleur des chansons « mystiques » du Man In Black.

Les suivantes permettent d’apprécier la justesse d’interprétation et surtout le travail de production impeccable réalisé par les Bad Seeds. Il est facile, pour celui qui ne veut pas comprendre, de trouver No More Shall We Part répétitif : les chansons sont à peu près toutes construites de la même manière. La voix ouvre, le piano vient l’accompagner délicatement, puis chaque instrument trouve sa place. On l’a reproché à l’album au moment de sa sortie, sans comprendre, semble-t-il, que c’était totalement volontaire. C’est une construction millimétrée. Un édifice. L’envolée finale du violon sur « Sweetheart Comes » n’aurait qu’un impact limité si elle n’était suivie par le feulement de Cave en ouverture de « The Sorrowfull Wife ». Ceci explique probablement pourquoi Nick Cave & The Bad Seeds interprètent assez peu d’extraits de cet objet dense et indivisible sur scène. Et ceci explique aussi sûrement pourquoi, en règle générale, les fans n’adorent pas ce disque, sombre et hermétique certes, mais surtout bien plus introspectif que les autres. Jusqu’alors Nick Cave avait fait dans la noirceur, mais il s’agissait de narrer ces petits contes macabres qui ont bâti son succès. Là, il pousse la mégalomanie jusqu’à s’appliquer cet univers à lui-même (certains parlèrent d’ailleurs d’autoparodie). Pour la première fois depuis son premier disque en 1979 (avec Boys Next Door), Nick Cave parle de lui, de ses troubles, de ses doutes, de sa douleur. C’est peut-être bien la seule fois où cet artiste imprévisible a montré son véritable visage, et peu s’y sont intéressés – c’était trop différent de ce à quoi les gens s’attendaient… ce n’était pas le Nick Cave que le public et les critiques voulaient entendre. Pas étonnant qu’il ait préféré passer à autre chose suite à ce disque.

Reste, donc, un album unique en son genre. Qui ne ressemble non pas à aucun autre album de Nick Cave & The Bad Seeds, mais à aucun autre album – tout court.

Un disque désespéré et pourtant lumineux.

Un disque qui, une fois la chronique achevée, donne juste envie de se taire.

"Silence… on pleure…"

… and no more shall we part
It will no longer be necessary
And no more will I say… : ”Dear Heat
I am alone and she has left me”


And no more shall we part


The contracts are drawn up
The ring is locked upon the finger
And never again will my letters start
Sadly, or in the depth of winter


And no more shall we part


All the hatchets have been buried now
And all of the birds will sing to your beautiful heart
Upon the bough


And no more shall we part


Your chain of command has been silenced now
And all of those birds woul’ve sung to your beautiful heart
Anyhow


Lord, stand by me
Don’t go down
I’ll never be free
If I’m not free now
Lords, stand by me
And don’t go down
I never was free
What are we talking about


For no more shall we part…


Trois autres disques pour découvrir Nick Cave & The Bad Seeds :

Your Funeral… My Trial (1986)
Live Seeds (live / 1993)
Let Love in (1994)