dimanche 9 février 2020

Le Coup dans tous ses états

Mes livres à moi (et rien qu'à moi) - N°67
Anatomie d'un instant - Javier Cercas (2009)

C'est le roman vrai d'une image, presque figée, qu'un auteur en quête de vérité se repasse inlassablement tout en sachant que cette vérité qu'il recherche est insaisissable, subjective – relative. Le 23 février 1981, alors que le Congrès espagnol s'apprête à élire un nouveau gouvernement suite à la démission d'Adolfo Suárez, une bataillon d'agents de la Guardia Civil fait irruption dans l'hémicycle afin de détourner le vote. Les balles sifflent. Les députés plongent comme un seul homme sous leurs pupitres. La démocratie espagnole encore toute jeune – la Constitution a à peine plus de deux ans – s'apprête à ployer, encore, le genou devant l'armée. Mais trois hommes semblent s'y opposer. L'un d'eux se lève et ordonne aux soldats de ficher le camp. Un autre reste négligemment à fumer dans un coin. Et Suárez lui-même ne bouge pas d'un millimètre, stoïque, incarnant presque malgré lui la résistance d'une démocratie à laquelle cet ancien sous-fifre du franquisme n'a cru que sur le tard.

Cette image n'est pas fictive, ce qui ne signifie pas qu'elle soit réelle. Javier Cercas explique très bien en avant-propos la particularité du "23F", ce coup d'état avorté qui fut accidentellement retransmis en direct à la télévision, du moins pour bonne part. La manière dont cela le rendit extrêmement concret dans l'imaginaire populaire. Tout le monde en Espagne connaît bien entendu ces images surréalistes mais, précisément, le fait de les connaître dans les moindres détails, de les avoir vécues en direct, de pouvoir les visualiser à volonté sur Youtube... ne les rend pas moins surréalistes – au contraire, le temps aidant, l'évènement paraît s'être dé-réalisé, comme devenu le chapitre fictif d'un roman national qui ne l'est pas moins.


Sur cet étrange paradoxe, Javier Cercas bâtit un ouvrage inclassable où l'imagination de l'auteur et les fruits de son enquête minutieuse se superposent jusqu'à se confondre. Fasciné par la figure de Suárez, que comme quasiment tous les Espagnols de sa génération il ne pouvait pas sentir à l'époque, Cercas se lance dans une entreprise de démolition/reconstruction de l'histoire qui n'est pas sans rappeler le propre travail de démolition/reconstruction institutionnel entrepris par Suárez lui-même, ce politicien opportuniste au passé plus que douteux qui installa, parfois presque seul contre tous, la démocratie dans un pays encore profondément franquiste et bien loin des principes de devoir de mémoire ou de droit d'inventaire. Glissant d'un paradoxe à un autre, l'auteur raconte de manière elliptique cet improbable transition durant laquelle les ennemis de la veille se sont retrouvés à collaborer pour le bien commun (concept que, pour la plupart, ils avaient découvert la semaine précédente), où des fascistes convaincus se sont convertis à la monarchie ou au parlementarisme ou au suffrage universel ou les trois à la fois, et où ces fichus militaires sont partout, tout le temps, ce qui ne manquera pas de rappeler des souvenirs à ceux qui auront connu l'Espagne des années quatre-vingts, cette époque pas si lointaine où l'on vous expliquait, en France, que tout allait bien désormais mais où vous n'étiez jamais franchement rassurés lorsque vous étiez contrôlés par une Guardia Civil dont les hommes ressemblaient plus volontiers à des barbouzes revenus de tout qu'à nos sympathiques gendarmes. L'armée est au cœur du récit parce qu'elle fut longtemps – et demeure encore, à certains égards – au cœur de l'Espagne et au cœur du pouvoir. On se régale de ces portraits de militaires en goguette, parfois totalement illuminés qui, à l'instar du lieutenant-colonel Tejero, meneur du coup, rêvent de "la Nation comme une grande caserne", où le bonheur n'existerait que dans l'ordre – et par la Grâce de Dieu, cela va sans dire. L'Espagne du "23F" est un payé dévasté, économiquement mais surtout psychologiquement ; Franco, dont on omet souvent de souligner qu'il ne fut jamais destitué et mourut de sa belle mort non sans avoir au préalable organisé sa succession, n'y est pas (encore) vu comme un dictateur, mais demeure un mythe bien vivant et tenace, dont les grosses traces de doigts sont encore visibles un peu partout, y compris là où il n'y a rien à voir – Anatomie d'un instant brille aussi par ce que l'on n'y croise quasiment jamais, à commencer par les femmes, totalement absentes si ce n'est carrément bannie de cet univers (on n'en dénombrera pas plus de deux en plus de cinq cents pages, de manière plus que fugace – les autres étaient probablement à la maison en train de s'occuper des enfants). Le commentaire vaut presque tout autant pour le peuple lui-même, totalement tétanisé par les évènements. Passif. Suiviste, même, tant il paraît évident qu'il aurait vraisemblablement accepté le coup d'état comme un simple nouvel état de fait s'il avait réussi – ça ou autre chose, pas vrai ?

Seulement voilà : le "23F" est passé en direct live sur toutes les télévisions du pays (puis du monde). L'image, on y revient, trompeuse comme toutes ses semblables, qui donne une apparence d'ultra-violence à ce qui se voulait tout au plus une petite pression amicale. J'exagère, bien entendu, mais le fait est que Tejero et ses ouailles ne venaient pas chercher le bain de sang (il n'y aura d'ailleurs aucun mort et seulement une poignée de blessés légers). Cercas signe sur ce point les pages les plus drôles de son récit (car il l'est vraiment, drôle), théorisant les différences entre le coup d'état dur et le coup d'état mou (dont l'archétype absolu n'est autre que... celui du Général de Gaulle en 1958), et racontant comment la retransmission des images a donné au second l'image irréversible du premier, entraînant son échec assuré – le Roi, qui n'avait pas nécessairement de désaccords si fondamentaux avec les conjurés (dont un des leaders n'était autre que son précepteur adoré, Alfonso Armada Comyn), ne pouvait soutenir un tel acte de violence alors qu'il venait tout juste de réinstaller sa couronne et de la lier pour toujours au principe de démocratie. Lâchés par celui dont ils étaient persuadés qu'ils auraient in fine le soutien, les putschistes n'avaient plus aucune chance de s'en sortir et ne s'en sortirent effectivement pas, trop impréparés et trop divisés – dans le long chapitre intitulé "Tous les coups d'état du Coup d'état", Cercas développe avec une évidente délectation les différences fondamentales entre les principaux meneurs du putsch, et comment ils ne s'aperçurent que très tardivement que lorsqu'ils évoquaient un coup d'état, ils parlaient de choses fondamentalement différentes et probablement inconciliables.

Je n'ai pas encore évoqué la forme exacte du récit – assez insaisissable, il faut le reconnaître. S'il fallait rapprocher Anatomie d'un instant de quelque chose, ce serait sans doute des ouvrages post-L'Adversaire d'Emmanuel Carrère, ces livres-enquêtes inclassables où le documentaire et la fiction copulent en une délicieuse étreinte. Nuance de taille toutefois : Cercas, s'il revendique son statut de romancier en de nombreux endroits, est généralement (et volontairement) bien moins clair sur ces intentions et les mécaniques présidant à son histoire. Il est quasiment impossible de différencier l'auteur du narrateur, donc le vrai du faux, notions que l'écrivain disqualifie de toute façon dès les premières pages – impossible, en dépit de milliers de pages très sérieuses écrites sur le sujet, de raconter La Véritable Histoire d'un évènement nourrissant tant de fantasmes. En cela, Anatomie d'un instant n'a rien de commun avec la mode des romans-réalité et autre biografications qui cartonnent en France depuis une dizaine d'années : à la différence de ses consœurs et confrères hexagonaux, Cercas assume pleinement l'ambiguïté de sa position et ne cherche jamais à la rendre plus nette ou plus claire pour le lecteur. Son roman est un bloc indivisible et extrêmement puissant d'un point de vue stylistique, qui pastiche si bien par endroits les véritables livres d'historiens qu'on pourrait s'y méprendre. Et dans ce brouillard-là, Cercas fait bien plus, cela va sans dire, œuvre de littérature que cent autres se complaisant dans les notes de bas de page et les bibliographies touffues.


Trois autres livres pour découvrir Javier Cercas :

Les Soldats de Salamine (2001)
Les Lois de la frontière (2012)
L'Imposteur (2014)

8 commentaires:

  1. Me demande si l'article n'est pas meilleur que le livre, que je n'ai pas trouvé vraiment palpitant. Intéressant oui, il y a de très bons passages mais c'est long et répétitif (à mon avis.)

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    1. On va dire que je prends le compliment pour ce qu'il est et que je te laisse ton opinion ;-)

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  2. Excellent livre découvert ici-même. No Troll!

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  3. Hello,

    si cela t'intéresse tu es bien sûr invité aussi à y participer :

    http://thebinarycoffee.blogspot.com/p/une-liste-de-plus.html

    Je pense que tu as plus que du potentiel... :D

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    1. Je trouve l'idée d'autant plus intéressante que ça fait bien deux ans que je réfléchis à une rubrique dans ce genre ! Je me disais que je partageais beaucoup de choses mais que paradoxalement, je répondais rarement à la seule question que les gens se posent à mon avis réellement lorsqu'ils ne connaissent pas un auteur : que lire de cet auteur ? tout simplement. Mais je n'ai jamais réussi à trouver une formulation qui me satisfasse, ni à quels auteurs consacrer du temps... etc.

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    2. merci à toi !
      bien sûr chacun fait comme il veut ; mais tu peux faire une nouvelle rubrique/page qui pointe sur ma page et/ou présenter l'idée et commencais avec tes écrivains...

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  4. I thank you for the information and articles you provided

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